Dans sa dernière pièce, En atendant, Anne Teresa De Keersmaeker explore une nouvelle fois les rapports entre corps et musique, dans un souffle continu qui anime sa danse, empreinte de gravité. Un chef-d'œuvre.
Souffle primordial
Le souffle, pur phénomène physique, mais aussi symbole de vie circulant entre les êtres, anime la dernière pièce d'Anne Teresa De Keersmaeker, En atendant, présentée pendant une semaine au Théâtre de la Ville, à Paris, après avoir connu un grand succès public et critique lors du dernier Festival d'Avignon, où elle était présentée au crépuscule, dans le cloître des Célestins. Ce souffle primordial produit une musique — celle du XIVe siècle, choisie par Anne Teresa De Keersmaeker pour ses « proportions extrêmement compliquées » et jouée sur scène par deux musiciens et une chanteuse — et se diffuse entre les danseurs vêtus de noir, réunis en grappes humaines palpitant comme un seul et même être. Pas de deux, courses, accélérations et ralentissements, attachements et arrachement, chutes et portés, la masse des corps, légers puis lourds, enfle et s'atrophie dans une sorte de mécanique pneumatique continue.
Très présents, les bruits de scène (souffles, mais aussi chuintements de pas, cris qui échappent, mains qui claquent) ne sont pas camouflés, mais mis en valeur par l'épure de la mise en scène — déjà étudiée à l'extrême par la chorégraphe dans The Song, en 2009. Matière à explorer une nouvelle fois les rapports entre corps et musique, associant ici l'entrelacement des gestes à celle des sons, la danse d'En atendant opère une paradoxale décomposition, où l'on retrouve le vocabulaire d'Anne Teresa De Keersmaeker (bras tendus, hésitations, lignes marquées, allez-retours), mêlé d'allusions aux danses traditionnelles, conçues pour le groupe.

Gravité
Si la récente collaboration avec Jérôme Bel pour 3Abschied (voir l'entretien à ce sujet) avait apporté à l'interprétation de la danseuse-chorégraphe une dose d'humour qui allégeait la pièce, consacrée à l'acceptation de la mort, En atendant leste les corps d'une gravité sensible. S'unissant et se désunissant par arrachements successifs, les huit danseurs de la compagnie Rosas se déploient de profil, comme sur une ligne de départ, ou se soutiennent les uns les autres dans des compositions de groupe qui évoquent certaines représentations picturales, dépositions de croix de l'iconographie chrétienne ou rondes païennes des tableaux du Moyen Âge et de la Renaissance.
Subitement un danseur se détache, virevolte et gratte le sol, tel un animal en furie, brouillant la ligne de terre qui surlignait jusqu'alors le bord de scène — limite fragile entre la vie et la mort, l'ordre et le chaos, le réel et l'irréel. Mais la survie hors du groupe est impossible et bien vite il est de nouveau absorbé dans la mathématique collective. Si l'un d'eux parvient enfin à s'échapper, s'effaçant dans la pénombre qui très lentement envahit la scène, c'est dépouillé, le corps nu, virevoltant, comme asphyxié, et cherchant son dernier souffle, avant de s'évanouir dans le néant.

En atendant, d'Anne Teresa De Keersmaeker, créé avec et dansé par les danseurs de la compagnie Rosas, au Théâtre de la Ville, Paris, du 29 janvier au 6 février 2011.
www.theatredelaville-paris.com
www.rosas.be
Photos © Anne Van Aerschoot
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9
Afficher par : naissance / nationalité / métier