FRAC Lorraine, jusqu'au 1er mai 2011.
Comment, pour un artiste, trouver un équivalent plastique au temps, entité conceptuelle qui n'a ni début, ni fin, ni limites physiques ? Telle est la question que pose l'exposition Geste serpentine et autres prophéties au FRAC Lorraine, à Metz.
Pour les philosophes, le temps en soi n'existe pas, seule la durée est une notion valable, et encore celle-ci est toute relative — la durée de vie du papillon n'est courte que par rapport à celle de l'homme. S'il n'a pas de forme, le temps, élastique, a donc paradoxalement une certaine plasticité. Qu'en est-il de sa représentation ? Généralement représenté sous la forme d'une ligne droite, dont on nous promet régulièrement qu'elle sera tôt ou tard violemment interrompue — prochain rendez-vous le 21 décembre 2012 avec la fin du calendrier maya —, il peut aussi être conçu comme une courbe imprévisible, un ruban de Möbius effectuant en un mouvement « serpentin » un sempiternel et illogique retour sur lui-même.Des « process » plutôt que des objets
L'exposition Geste serpentine et autres prophéties organisée au 49 Nord 6 Est (nom et coordonnées GPS du Fonds régional d'art contemporain de Lorraine, à Metz), s'inscrit dans la lancée d'une programmation exigeante menée par la directrice du FRAC, Béatrice Josse. Avec des expositions telles que Esthétique des pôles, en 2009, ou Listen to your eyes, en 2010, elle poursuit avec son équipe une réflexion sur la tangibilité de l'œuvre, son éventuelle disparition et la contingence des conditions de sa réalisation. Conçu pour être une « collection », le FRAC n'a pas vocation, selon Béatrice Josse, à être un lieu patrimonial, mais doit répondre à la demande d'art du public « ici et maintenant ». Aussi la directrice choisit-elle d'acquérir des « process » plutôt que des objets, et fluidifie l'idée de collection en favorisant la circulation et la déconstruction de l'art. Ainsi, au fur et à mesure des expositions, Béatrice Josse fait inscrire sur le mur extérieur du bâtiment médiéval qui abrite le lieu d'art les noms des artistes contemporains qui y ont exposé — c'est le « monument aux morts », dit-elle avec ironie, insinuant qu'il ne restera bientôt plus grand chose de notre présence sur Terre. Ce « tempus fugit » est aussi une manière de marquer dans le temps une action qu'elle veut durable car éphémère.
Le temps, matière même de cette « geste serpentine » — titre emprunté à un roman de Frédérick Tristan paru en 1978 — prend dès l'abord du lieu une consistance douloureuse. L'œuvre Grow de Pierre-Étienne Morelle, œuvre de Sisyphe réalisée dans une durée éprouvante, envahit la cour de l'hôtel Saint-Livier : des centaines de mètres de chambre à air se déploient dans le carré pavé et s'enroulent en boule primordiale. Dans cette figuration d'un probable début des temps s'opposent des formes primaires, que relient les serpentins de caoutchouc : du chaos naîtra l'ordre. Immédiatement après, le visiteur est soumis à une vision d'apocalypse contemporaine, avec le magnifique film Lessons of Darkness de Werner Herzog, qui filma dès 1992 les désastres de la guerre du Koweit : en longs travellings surplombant le pays en ruines, la caméra glisse le long de puits de feu, se réfléchit dans de sombres lacs de pétrole, et s'arrête sur le visage d'un enfant qui pleure des larmes noires (voir un extrait sur Veoh). Le cinéaste étire le temps, dit-il, « avec une autre patience, une autre insistance, pour la mémoire de la race humaine ».

Le temps à échelle humaine
Le temps, ramené à l'échelle humaine, conduit à évoquer la forme du labyrinthe : c'est celle qu'adopte l'installation monumentale Firmament III de l'artiste britannique Antony Gormley — connu pour ses sculptures de personnages disséminées dans le paysage —, structure arachnéenne éclatée qui ménage un espace d'exploration intérieure au visiteur, inclus dans une sorte de paysage stellaire, infini. Du temps universel comme forme éclatée, on revient à la ligne, celle tracée par Benoît Billotte, jeune artiste messin qui sur un tableau noir dessine à la craie la courbe de l'activité solaire enregistrée depuis deux siècles, d'une troublante régularité (un pic tous les onze ans, environ).
Exposant une réalité immuable, mais pourtant destinée à s'effacer, cette représentation fait écho à 2017, fresque murale réalisée à l'encre sympathique par le Thaïlandais Pratchaya Phintong. Inscrit dans une forme ronde, un texte trouvé sur un blog, rédigé par un auteur paranoïaque, évoque la téléportation sur Mars d’une partie de la population, avant qu'une planète n’entre en collision avec la Terre en 2017. La « prophétie », potentiellement diffusable à l'infini sur Internet, s'évanouit avec le temps, mais reste là, tout en étant invisible. Le temps, peut-être, est ce qu'il reste quand il n'y a plus rien — hommes, artistes, objets, art.
Geste serpentine et autres prophéties, au 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine, à Metz, du 15 janvier au 1er mai 2011.
www.fraclorraine.org
Illustrations : vues d’exposition, Geste serpentine et autres prophéties, 2011, Frac Lorraine, Metz
- Antony Gormley, Firmament III, 2009, courtesy Xavier Hufkens, Bruxelles, Belgique
- Pierre-Étienne Morelle, Grow, 2008-2010 - Photo : Rémi Villaggi.
- Werner Herzog, Lessons of Darkness, 1992, courtesy Werner Herzog Film
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