à la Maison de Balzac, Paris, jusqu'au 6 février 2011.
Identifiant son destin à celui d'Eugénie Grandet, Louise Bourgeois explora toute sa vie les traumas de l'enfance afin de construire une œuvre d'une force rare. Avant de mourir, elle avait conçu pour la Maison de Balzac une exposition en lien avec la grande héroïne balzacienne.
Bien qu'elle ait souvent nié les associations psychanalytiques trop évidentes, Louise Bourgeois a construit en plus de 70 ans de carrière artistique une œuvre autobiographique puissamment évocatrice, dont la plupart des ressorts proviennent de son enfance et de sa relation avec un père autoritaire et une mère fusionnelle. À plusieurs reprises, témoignant ainsi de son inaliénable connexion à la culture française, malgré l'exil américain, l'artiste a avoué s'être identifiée au personnage balzacien, notamment dans son désir de revanche contre son père, elle qui réalisa en 1974 une œuvre intitulée La Destruction du père. Pourtant, contrairement à Eugénie Grandet, Louise Bourgeois, bouleversée par le décès de sa mère en 1932 au point de faire une tentative de suicide, réussit à s'émanciper de son père, s'installant en 1938 aux Etats-Unis avec son mari, l'historien de l'art Robert Goldwater.

Louise Bourgeois, MY INNER LIFE III (EUGÉNIE GRANDET), 2008, eau-forte, gouache, aquarelle et crayon sur papier. Courtesy the Artist and Osiris. Photo: Benjamin Shiff © Louise Bourgeois Trust / Adagp, Paris 2010
Monuments modestes à l'intimité
L'exposition Louise Bourgeois : Moi, Eugénie Grandet, à la Maison de Balzac, à Paris, avait été planifiée de longue date par l'artiste. Dans la petite bâtisse accrochée sur les pentes d'une colline du XVIe arrondissement, une vingtaine d'œuvres de l'artiste franco-américaine côtoient les objets familiers de l'écrivain — épreuves de romans, fauteuil tapissé, caricatures des protagonistes de La Comédie humaine. Le thème même de la maison est central dans l'œuvre de Louise Bourgeois. La maison est le lieu du refuge, mais aussi celui de la terreur domestique, et, comme chez Balzac, le moule primitif qui forme les êtres, ainsi que le rappelle Jean Frémon dans le petit catalogue publié à l'occasion de l'exposition (édition Paris Musées – Le Promeneur).
Accueille le visiteur un somptueux dessin de grand format, intitulé The Smell of Eucalyptus (Ode to Eugénie Grandet) (2007). Louise Bourgeois y a inscrit, le long des feuilles de la plante déployées comme les flammes d'un brasier, des vers de sa composition, qui mêlent les références à la vie de la jeune femme et à la sienne : « I have never grown up / I am standing near the window (…) /I have spent my life waiting / I have spent my life washing / dishes and vegetables (…) / I have spent my life / smelling the burning of the stove / and listening to the starting of the refrigerator (…) / I am not stupid I am only unhappy ». Un autre dessin reprend le motif récurrent chez l'artiste du fœtus hurlant et chutant, dans le ventre d'une femme aux longs cheveux, symbolisant la perte de substance et les méandres de la souffrance, à la manière de la Méduse antique.
Outre un portrait d'Eugénie peint de larges traits de peinture rouge délayée, le cœur de l'exposition consiste en une quinzaine de broderies, réminiscence de l'activité de ses parents tapissiers. Ces petits mouchoirs, objets du temps passé, apparaissent comme de modestes monuments, brodés de perles, de boutons ou de fleurs en tissu, et signés d'un monogramme, « L.B. », comme l'était autrefois le linge de maison. Par ces œuvres intimes et patientes, emblématiques d'une féminité à l'ancienne ici renouvelée, Louise Bourgeois poursuivit jusqu'à la fin de sa vie son œuvre, marquée de l'obsession d'une enfance traumatisante, commune à nombre de jeunes filles de son époque, qui elles aussi purent s'identifier à Eugénie Grandet. Elle qui vécut presque centenaire lance ainsi un vertigineux pont entre deux époques et deux destins, l'un tragique, l'autre flamboyant.

Louise Bourgeois, EUGÉNIE GRANDET, 2009, matériaux mélangés sur tissu. Courtesy Cheim & Read, Hauser & Wirth and Galerie Karsten Greve. Photo: Christopher Burke © Louise Bourgeois Trust / Adagp, Paris 2010
Louise Bourgeois. Moi, Eugénie Grandet..., à la Maison de Balzac, Paris, jusqu'au 6 février 2011.
www.balzac.paris.fr
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