L'Espagne va mal, le chômage a grimpé en flèche et la génération des mileuristas — ces jeunes Espagnols diplômés qui cumulent plusieurs jobs mais ne parviennent pas à gagner plus de 1000 euros par mois — cherche encore un moyen de s'en sortir. Pourtant Madrid, centre géographique et historique de l'Espagne, connaît une actualité culturelle foisonnante, en particulier dans ses lieux d'art, tant publics que privés. Visite.
Commençons par le saint des saints, le musée du Prado où est rassemblé une quantité impressionnante de chefs-d'œuvre, issus des collections royales espagnoles, à faire pâlir d'envie le Louvre. Citons simplement, pour exemples illustres, Le Jardin des Délices de Jérôme Bosch, La Descente de Croix de Rogier van der Weyden, l'Autoportrait de Dürer, les Ménines de Vélasquez, les plus grands Goya ou la série des Greco... De cette pinacothèque exceptionnelle, le Prado a extrait pour quelques mois toute sa collection d'œuvres de Rubens — la plus vaste au monde — et les a rassemblés en deux grandes salles, où se trouve condensée l'œuvre du peintre flamand, artiste favori de Philippe IV d'Espagne (jusqu’au 23 janvier). Une véritable leçon d'humanité en peinture. A suivre en mars, une exposition Chardin, conçue par l'un de ses éminents spécialistes, Pierre Rosenberg, ex-directeur du Louvre.
En face, sur le Paseo del Prado, le musée Thyssen-Bornemisza vient compléter idéalement la visite du Prado, avec des œuvres de peintres exceptionnels, du Caravage à Edward Hopper. En contrebas, le Museo/Centro de Arte Reina Sofía offre lui aussi son lot de chefs-d'œuvre, avec en particulier son œuvre phare, le Guernica de Picasso, qui est sans doute l'œuvre du XXe siècle, et que l'on ne peut approcher à moins de trois mètres. Il faut dire que pour les Espagnols, ce trésor national a une valeur particulière, d'abord comme monument de la Résistance, mais aussi comme affirmation du rôle de l'art et des avant-garde dans la rébellion face à l'oppression, élément qui est très fortement mis en avant dans les collections d'art moderne et contemporain du musée, avec notamment la présence d'œuvres cinématographiques comme le Nuit et Brouillard d'Alain Resnais. A voir actuellement, la rétrospective de l'artiste allemand Hans-Peter Feldmann, qui revisite la culture populaire dans ses cabinets de curiosité ou ses installations kitsch (jusqu’au 28 février), et une expo pointue de l'historien de l'art Georges Didi-Huberman sur le thème de l'Atlas dans l'art (jusqu’au 28 mars).

Lieux privés, exceptionnels... et gratuits
Phénomène quasi inexistant à Paris — et en France —, Madrid compte également des lieux exceptionnels, presque entièrement gratuits, financés par des compagnies d'assurance, des mutuelles ou des banques, dans lesquels sont organisées des expositions, des concerts, des cours, etc. Ainsi la Fundación Mapfre est propriétaire de compagnies d'assurance (et non l'inverse), et outre des actions sociales, pour l'environnement ou la santé, organise depuis une vingtaine d'années des expositions d'envergure, grâce à un budget de 15 millions d'euros par an. Rodin, Degas, Max Ernst, les œuvres impressionnistes du musée d'Orsay, ou actuellement les peintures américaines de la collection Phillips de Washington (Made in USA, jusqu'au 16 janvier) attirent des milliers de visiteurs... gratuitement.
Parmi ces lieux privés dédiés à la « Obra social », la CaixaForum de Madrid, ancienne usine transformée en somptueux centre d'art flottant par les architectes suisses Herzog & de Meuron, est devenu un lieu emblématique de la ville, alors qu'il a été inauguré il y seulement trois ans — il accueille en ce moment une expo sur la relation amicale et créatrice entre Garcia Lorca et Dalí (jusqu’au 6 février) et une autre sur Fellini (jusqu'au 26 décembre), liée à celle organisée au Jeu de Paume, à Paris, l'an passé.
Dans le même style, la Casa Encendida, à la fois centre culturel et centre social, a été fondée par la Obra Social Caja Madrid, une caisse d'épargne. Dans la même journée, on peut y visiter une exposition d'art contemporain (actuellement On&On, sur le thème de l'éphémère, avec notamment Tino Sehgal, Céleste Boursier-Mougenot, Martin Creed et Michel Blazy, jusqu'au 16 janvier), assister à un festival de télévision sur l'environnement, écouter des programmes de théâtre radiophonique, prendre un cours de littérature contemporaine, de photo ou d'informatique, ou assister à une conférence sur l'architecture au temps de la mondialisation... La plupart de ces activités, encore une fois, étant gratuites, ou très peu chères.

A Madrid, l'activité d'une société privée comme la Fábrica illustre la bonne intelligence entre initiatives privée et publique. Située à deux pas de la CaixaForum, la Fábrica a d'abord été un éditeur spécialisé en photographie, avant de devenir également, depuis dix ans, prestataire de services spécialisé dans un domaine, la culture, et plusieurs champs — art, cinéma, photo, littérature, musique... — et organisant expositions, foires (en particulier PhotoEspaña chaque année), festivals et projets culturels divers (notamment la conception de la Casa Encendida), en collaboration avec des institutions publiques, qui souvent manquent de personnels et de temps pour mener à bien des projets d'envergure. Initiative aussi simple que brillante, la Fábrica incarne le dynamisme et la créativité madrilènes. Un exemple à suivre en France, et qui nous suggère que l'Espagne, si elle suit cette voie, sortira gaiement du marasme.
Photo © Magali Lesauvage
1. Hans Peter Feldmann
2. Musée de la Reina Sofia
3. Le Caixa Forum
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