au Théâtre national de Chaillot, du 17 au 27 novembre 2010, puis en tournée.
Objet scénique hybride, Gardenia est une histoire de métamorphose, d'éclosion collective de l'identité, avant le rideau final. C'est aussi une émouvante galerie de portraits d'anciens travestis, réunis autour de Vanessa Van Durme, « rose née géranium », et mise en scène par Alain Platel et Frank Van Laecke.
- Voir l'entretien vidéo avec Alain Platel
Sur scène, une assemblée d'hommes (dont plusieurs sont des femmes), engoncés dans leur costard, posent sur un parquet ciré qui penche dangereusement vers les spectateurs. Répartis sur le carré de scène comme des pions sur un jeu d'échecs, ils fixent le public de leur gueule patibulaire, tandis qu'un orgue résonne. L'ambiance est lourde. L'un d'eux s'avance et annonce d'une voix grave : « Demain, le cabaret Gardenia ne sera plus ».
Vanessa Van Durme, 1,80 m, 62 ans et des jambes à n'en plus finir, a une présence magnétique sur scène, tout comme ses compagnons de show. La comédienne, qui travaille depuis une dizaine d'années avec Alain Platel, a notamment écrit et joué dans le monde entier un solo, mis en scène par Frank Van Laecke, Regarde maman, je danse (qui tourne toujours), dans lequel elle évoque sans détour sa vie de transsexuelle, du petit garçon qui apprend sur le tard qu'il n'est pas une fille et qui se dit « Pas pour longtemps ! », aux premiers spectacles de travestis.
Papillons de nuit
C'est plus particulièrement à ce passé de papillon de nuit que Gardenia, donné au Festival d'Avignon cet été et présenté actuellement au Théâtre national de Chaillot, rend hommage. Long éloge funèbre, qui débute avec une minute de silence demandée au public, debout, la pièce oscille entre burlesque et drame, dans une atmosphère de monde révolu, de décadence et d'apocalypse joyeuse. Sur une bande sonore, signée Steven Prengels, qui alterne les chansons populaires kitsch (Claude François, Dalida), les hymnes gay (Comme ils disent d'Aznavour) et les grands airs de Puccini ou Ravel, le cabaret Gardenia prend corps, dans un mélange des genres, sexués et artistiques, qui évoque l'hybridité propre au cinéma. Au fil du travestissement progressif de ses meneurs de revue, on passe d'une torpeur angoissante à la David Lynch, où le réel n'a pas prise, à une folie fellinienne où les visages sont des masques grotesques, puis à une réflexion mélodramatique sur le genre qui évoque l'Almodovar de Talons aiguilles et de La Mauvaise Education.
Petit à petit, le spectacle s'emballe. On n'échappe au voyeurisme, et il faut accepter de se faire complice d'exhibitionnisme : c'est là tout le paradoxe du spectacle travesti, auquel le spectateur, avec plus ou moins de bienveillance, se laisse prendre. Au départ timide, la revue prend une tournure héroïque avec une lente marche triomphale chorégraphiée sur le Boléro de Ravel, lors de laquelle peu à peu on enfile perruques, robes en lamé et faux-cils, puis on défile au carré, à la militaire, jusqu'à ce qu'advienne « l'autre ».
Mais cet enfantement ne se fait pas sans douleur. Dans un duo avec la seule femme « née femme » de la troupe (Griet Debacker), un homme, interprété par le jeune danseur Timur Magomedgadzhiev, exprime son déchirement en jetant son corps contre elle, cherchant la consolation ou au contraire l'affrontement, tel un papillon aveuglé venant se briser contre une lumière trop vive. La nuit, tout est éphémère.

Gardenia, mise en scène d'Alain Platel et Frank Van Laecke, sur une idée de Vanessa Van Durme, production les ballets C de la B, au Théâtre national de Chaillot, du 17 au 27 novembre 2010.
www.theatre-chaillot.fr
www.lesballetscdela.be
Photos © Luk Monsaert
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9
Afficher par : naissance / nationalité / métier