Gauguin. Maker of Myth, à la Tate Modern, Londres, jusqu'au 16 janvier 2010.
La Tate Modern de Londres met Gauguin à l'honneur dans une rétrospective qui présente l'artiste comme « fabricateur de mythe ». Mythes et mythologies sont en effet à la base même de l'inspiration du peintre.
« Au centre mystérieux de la pensée »
L'exposition de la Tate Modern ne permet pas de remettre les pendules à l'heure, mais aborde avec justesse le cas Gauguin sous l'angle du « fabricateur de mythe ». La rétrospective éblouissante, bien que parfois assez maladroite, permet la redécouverte de l'œuvre d'un des plus grands peintres du tournant du XXe siècle, artiste pétri de contradictions ayant eu peu de suiveurs. A la fois héros viril du symbolisme, comparant son impulsion créatrice à celle des dieux primordiaux de la mythologie polynésienne, et être subtil avouant sa part sensible dans des œuvres d'une infinie délicatesse (notamment celles où il peint ses enfants), Gauguin est connu pour être allé chercher aux antipodes une source d'inspiration qu'il possédait déjà en lui, comme le montrent les remarquables toiles peintes en Bretagne, avant le départ pour Tahiti : au « centre mystérieux de la pensée » logeait déjà tout son œuvre.
Découpée en sections thématiques, chronologiques ou sémantiques (ainsi une salle est-elle consacrée aux « Titres de Gauguin »), l'exposition londonienne est un peu trop segmentée pour que le spectateur puisse plonger librement dans une œuvre aux ramifications complexes, intellectuelle et savante par son symbolisme parfois extravagant, que Gauguin va puiser dans la Bible comme dans les reliquats de croyance polynésienne, mais aussi d'une sensualité extrême par sa richesse chromatique, le rond dessin du corps des femmes ou la suavité de la flore exotique.
Superstitions
Dans cette œuvre dense, on s'arrêtera sur quelques œuvres emblématiques, notamment celles peu vues car conservées hors de France. Ainsi La Perte du pucelage (1890-1891) provenant du Chrysler Museum of Art de Norfolk, en Virginie, est une somptueuse variation colorée gradée de bandes bleu, rose, verte et jaune, au centre de laquelle ressort le corps d'une jeune fille, blanc comme celui d'un gisant de marbre, serrant contre son cœur un renard symbole de vice, tandis qu'au loin un cortège de Bretons avance vers elle. Autre grand choc de l'expo, La Vision après le sermon (1888), de la National Gallery d'Edimburgh, représente sur le mode japonisant une scène d'hallucination collective, peinte sur un fond rouge sang : en plein acte de prière, une rangée de Bretonnes, dont les coiffes hypertrophiées leur donnent des allures de chevaliers médiévaux, a la vision d'un épisode biblique, la lutte de Jacob et de l'Ange...

Manao Tupapau (L'Esprit des morts veille) (1892), peinte peu après l'arrivée à Tahiti, est également une scène de superstition. La toile de l'Albright-Knox Art Gallery de Buffalo est la fois une variation exquise sur la couleur mauve, un des plus beaux nus (de dos) de l'histoire de l'art (et l'un des premiers nus « non-européens » en peinture), et une saisissante représentation de la Mort, personnifiée par une sorte de gnome encapuchonné, et d'un monde peuplé d'esprits suggérés par des étincelles brillant au-dessus de la jeune fille effarée. Chaque œuvre de Gauguin mériterait ainsi une exégèse complète... A moins qu'à l'intérêt pour le sens on préfère le plaisir des sens, tant la beauté des formes et la subtilité des couleurs de la peinture gauguinienne se suffisent le plus souvent à elle-même.

Gauguin. Maker of Myth, à la Tate Modern, Londres, jusqu'au 16 janvier 2010.
www.tate.org.uk
Légende des illustrations :
Paul Gauguin, Nevermore O Tahiti, 1897, Courtauld Gallery, London
Paul Gauguin, Autoportrait avec Manao tu papau, 1893, Musée d'Orsay, Paris © RMN/Hervé Lewandowski
Paul Gauguin, La Perte du pucelage, 1890-1891, Chrysler Museum of Art, Norfolk
Paul Gauguin, Manao Tupapau, 1892, Albright-Knox Art Gallery, Buffalo
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