Musée du Louvre, jusqu'au 31 janvier 2011.
On attendait de l'exposition Contrepoint, au Louvre, une réelle mise au point sur l'art contemporain russe, connu pour ses courageuses prises de position radicales. Hélas il aura fallu composer avec un pouvoir politique qui bafoue la liberté d'expression. Constat d'une situation délétère.
Procès en inquisition
Or, comme le souligne Bernard Hasquenoph sur son site Louvrepourtous.fr, « l’amicale année franco-russe ne doit pas masquer les procès en inquisition qui plongent la scène artistique russe contemporaine dans un climat de terreur diffuse ». En cause, des procès et des condamnations contre des artistes jugés subversifs, mais aussi des commissaires d'exposition : Youri Samodourov et Andreï Erofeev, organisateurs en 2006 de l'exposition Art interdit, qui montrait des œuvres censurées lors de manifestations précédentes, ont été condamnés à de lourdes amendes pour « incitation à la haine », malgré la levée de bouclier des ONG, notamment Amnesty International et Human Rights Watch.
Récemment, le cas d'Avdeï Ter-Oganian, artiste réfugié en République tchèque suite à une performance lors de laquelle il détruisit des icônes orthodoxes, a fait sursauté la presse française et russe. Les tableaux de l'artiste, invité à participer à l'exposition Contrepoint du Louvre, avaient été interdits de sortie du territoire russe, jusqu'à ce que le musée obtienne l'accord du gouvernement. Ces impressions sur toiles de motifs abstraits sont librement inspirées du suprématisme de Malevitch, et assorties de sous-titres ironiques écrits en russe (traduits dans les cartels du Louvre), tels que « Cette œuvre appelle à commettre un attentat contre l’homme d’Etat V.V. Poutine dans le but d’arrêter son activité étatique et politique », ou « Cette œuvre a pour but d’humilier les Russes et les Juifs » — références implicites à une interprétation exégérement subversive de l'art abstrait, et plus généralement de l'art moderne. Lors du vernissage, l'artiste, tenu à l'écart de la salle d'exposition, tenta de créer un esclandre, réclamant le soutien à l'un de ses compatriotes, Oleg Mavromatti, exilé en Bulgarie. En vain...
Négociations
Pourtant les œuvres de Ter-Oganian, finalement parvenues en France, paraissent très sages, comme la plupart des œuvres exposées ici, dans les fossés du Louvre médiéval. L'aspect lugubre et le caractère souterrain et claustrophobique des lieux siéent parfaitement à l'exposition — dont on se demande pourquoi elle n'a pas eu lieu au Centre Pompidou ou au Palais de Tokyo —, très décevante et assez peu représentative d'un art contemporain russe traversé de tensions et d'actes sauvagement anticonformistes.
On sent que la liste des œuvres a été très « négociée », en étroite collaboration avec des institutions russes. Contrepoint a été co-organisée avec deux structures moscovites, l'une publique (le National Center for Contemporary Art/NCCA), l'autre privée (la Stella Art Foundation). Par ailleurs, la plupart des artistes sont représentés par une seule et même galerie, celle de Marat Guelman, marchand d'art le plus important de Russie, également directeur du Musée d’art contemporain de Permm, qui prête une dizaine d'œuvres...

Une vision imparfaite de l'art contemporain russe
Ici rien de politiquement incorrect, malgré la présence d'artistes comme les Blue Noses, performeurs satiriques, ou le collectif AES+F, connu pour ses immenses fresques décadentes. A quelques exceptions près, on en reste ici à de pudiques allusions à l'histoire de l'art russe ou français.
C'est dans le jardin des Tuileries, (enfin) à l'air libre, qu'il faut aller chercher l'œuvre la plus emblématique de l'exposition, et par extension, de la situation actuelle. La Rotunda II d'Alexander Brodsky est un pavillon ovale évoquant un kiosque à l'ancienne, dont les murs ne sont que des portes ou fenêtres. Dans cet étrange objet architectural, qui n'est jamais totalement ouvert ni fermé, le visiteur bénéficie d'une vision panoptique à 360°, partiellement obstruée. Telle n'était sans doute pas l'intention de l'artiste, mais l'intrigante rotonde apparaît comme une parfaite métaphore de notre vision actuelle, imparfaite, d'un art contemporain russe en perpétuel mal de visibilité.

Contrepoint. L'art contemporain russe, de l’icône à l’avant-garde en passant par le musée , au musée du Louvre, jusqu'au 31 janvier 2011.
www.louvre.fr
Illustrations :
. Erik Boulatov, Liberté, 1992, collection Lorquin
. Avdeï Ter-Oganian, Radical Abstractionism, 2005, Permm Museum of Contemporary Art
. The Blue Noses, The Era of Mercy, 2005. Courtesy galerie In situ/Fabienne Leclerc, Paris
. Alexander Brodsky, Rotunda II, 2010, Permm Museum of Contemporary Art
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