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Année 1992

Fabius sait-il parler d'art ?

Art contemporain :Fabius- Le cabinet des douze

Le leader socialiste publie un ouvrage sur l'art

Fan des carottes rapées et de la Star Academy, Laurent Fabius, issu d'une famille d'antiquaires, se pique aussi d'art. Il publie Le cabinet des douze, un panorama de l'art qui fait la France. Mais s'y connaît-il vraiment ? Oui (un peu) mais (surtout) non. Revue de détails.

 

Non il fait un exposé de lycéen

L'ouvrage, dont la lecture est parfois laborieuse, fait à peu près le même effet qu'un bon devoir d'histoire de l'art, ennuyeux mais plaisant, d'où ne serait omis aucun détail essentiel. Mais la plupart du temps Laurent Fabius ne dépasse pas l'analyse d'œuvre disponible dans tout bon manuel. Ainsi à propos du portrait de Voltaire par Quentin de La Tour, il précise que le livre tenu entre les mains du philosophe est un exemplaire de La Henriade, épopée à la gloire d'Henri IV, taxé d'hérésie par le clergé. Soit.

Non sa vision est étriquée (et parfois désuète)

Parfois les raccourcis sont vertigineux, Fabius ayant sans doute digéré un peu trop vite ses cours d'histoire de l'art : « La peinture française des années 1950, souvent méconnue, est dominée par l'abstraction inspirée des dernières œuvres de Monet et de la peinture d'Extrême-Orient », faisant ici référence sans doute à Georges Mathieu, mais laissant de côté Nicolas de Staël, Balthus ou Jean Dubuffet.

La conception de l'art de Laurent Fabius, qui se dit « fieffé mécréant en art » (le terme est curieusement choisi), est parfois effroyablement étriquée. Ainsi, écrit-il, « la situation géographique de la France, au croisement de multiples influences, n'a pas donné naissance à un art très caractérisé », jugement à l'emporte-pièce sans justification précise, qui ferait de la France un centre mou de l'Europe, et de son art un entre-deux faiblard, négociant entre la froideur germanique et la chaleur latine un « goût prononcé pour la clarté, l'équilibre, le plaisir et l'agrément », notions que l'on peut appliquer à l'art ancien, mais que le XXe siècle a depuis balayée.

Oui, il a une belle sensibilité

Si le connaisseur n'y apprend rien, il peut en revanche y faire la découverte de la sensibilité d'un homme public, avec une vision parfois très subjective de l'art (« La chair de poule devient une sorte de critère esthétique »), recourant fréquemment à la première personne du singulier ou employant des phrases du type « Moi, ça me plaît » ou « J'ai mes préférences ».

Non, il ne comprend rien à l'art contemporain

Après avoir taclél'architecture du Centre Pompidou, inauguré il y a plus de trente ans, Laurent Fabius écrit au sujet de l'art contemporain (qu'il s'obstine à appeler « peinture », comme si c'était là l'unique médium artistique) : « La plupart des œuvres – en majorité anglo-saxonnes – qui désormais font l'actualité et triomphent internationalement sont des machines à fabriquer des excréments, des animaux en morceaux rangés dans des caissons de formol ou des fleurs en plastique géantes », citant ainsi le Cloaca du Belge Wim Delvoye, la vache coupée en deux de l'Anglais Damien Hirst ou les sculptures du Japonais Takashi Murakami.

Oubliant que l'art contemporain ne se réduit pas à ces figures ultra-médiatiques, Fabius ajoute avec un mépris et une ignorance déconcertants : « Le monde artistique se retourne davantage chaque jour vers la tradition des cabinets de curiosités et des monstres. Mais de telles œuvres peuvent-elles inspirer des émotions durables, de l'empathie ? Ont-elles une valeur autre que sociologique ou financière ? »

Fabius, donc, s'arrête à Soulages, dont il livre une assez belle analyse, et dans lequel il voit « l'un des derniers interprètes de cette élégance qu'on s'attache encore à qualifier de française ». Art = élégance et raffinement, donc. Tout l'art du XXe siècle, ou presque, peut rejoindre le « cabinet des monstres » de M. Fabius.

Oui, il intéresse, quand il rapproche art et politique

Là où le député de Seine-Maritime donne le meilleur de lui-même, c'est lorsqu'il multiplie, parfois trop facilement, les parallèles entre art et politique.
Ainsi s'interroge-t-il, au sujet du Serment du Jeu de Paume : « En matière de politique, existe-t-il une image neutre ? » Une toile comme Le Pont de l'Europe de Caillebotte, est l'occasion d'un développement sur la politique de la ville au XIXe siècle et le rapprochement utopique entre le bourgeois et l'ouvrier, tandis que le thème de la Joie de vivre chez Signac, Matisse ou Delaunay au tournant du XXe rappelle « les luttes sociales engagées pour la réduction du travail hebdomadaire ». Plus loin, évoquant le portrait de Voltaire par Quentin de La Tour, Fabius cite les idées du philosophe, glissant un semblant de programme politique : « Le malheur vient de la misère, chacun devrait pouvoir s'enrichir, l'argent doit circuler et le travail doit être correctement rémunéré ».

Mais Le Cabinet des douze est aussi l'occasion de livrer toute une série de poncifs sur la grandeur de la France et ses caractéristiques supposées immuables, notamment « l'impertinence et l'ironie ». Et de balancer ici et là quelques références aux débats actuels, en particulier celui sur l'identité nationale, « Je ne crois pas à une identité française en art qui constituerait une production étanche ».

Non il se met trop en avant

Dans le chapitre consacré à la France parlementaire, rédigé à partir de l'analyse très juste du Serment du Jeu de Paume de David, le député et ancien président de l'Assemblée nationale ne manque pas de rappeler l'importance du pouvoir législatif, avant de faire un parallèle intéressant entre la difficulté pour les artistes à représenter l'assemblée, et le problème d'image du Parlement.

Puis il évoque en passant son rôle de commanditaire d'œuvres d'art pour le Palais Bourbon, rappelant le rôle des hommes politiques dans le soutien aux artistes, ainsi Clemenceau permettant l'entrée de l'Olympia de Manet au Louvre, « heureuse époque où certains des plus illustres gouvernants disposaient d'une sensibilité et d'une culture artistiques profondes »... comme lui ?

Verdict

Laurent Fabius n'est pas comme il le dit avec fausse modestie un « fieffé mécréant en art », mais plutôt un amateur éclairé. Hélas ses connaissances et ses analyses vont rarement au-delà de ce que l'on peut facilement trouver dans n'importe quel manuel d'histoire de l'art : un auteur inconnu n'aurait jamais pu publier (a fortiori chez Gallimard) un tel ouvrage. Laurent Fabius, Le Cabinet des douze. Regards sur des tableaux qui font la France, Gallimard, 224 pages, 22,50 euros.


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Magali Lesauvage - 11 octobre 2010

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