au Grand Palais, Paris, jusqu'au 24 janvier 2011
A notre époque d'images pixelisées, de réalités virtuelles et de flux d'informations, visiter une exposition Monet se révèle une expérience intense pour le spectateur, dont les sens sont sollicités jusqu'à l'étourdissement. La rétrospective du Grand Palais est l'occasion d'une plongée oxygénante dans l'œuvre immersive du peintre.
Certes, la peinture de Claude Monet est une peinture de bourgeois pour bourgeois. On y converse gentiment dans des jardins en fleurs, on y boit le thé à l'ombre de la lampe, on y fait le délicieux apprentissage de l'oisiveté. La figure humaine n'est pas la préoccupation première du peintre, pour qui importe plus la communion de l'homme avec la nature. Cependant, la toile la plus émouvante de l'exposition est celle où il peint son épouse Camille sur son lit de mort, stupéfiante représentation de la disparition dans laquelle le corps de l'aimée se dissout littéralement dans la couleur pourpre.

Immersion, sensation, abstraction
S'immerger dans l'œuvre de Claude Monet, c'est tour à tour recevoir en pleine figure une grande bouffée d'air iodé des plages normandes, sentir les doux rayons d'un soleil printanier sur la Terrasse à Sainte-Adresse (toile extraordinaire prêtée par le Metropolitan Museum de New York), caresser du bout des doigts les coquelicots fragiles qui semblent flotter sur les herbes hautes à Argenteuil, entendre claquer les drapeaux de L'Hôtel des Roches noires à Trouville, ou contempler le miroitement du fleuve qui diffracte les formes et donne à l'eau un aspect de pelage fauve à La Grenouillère.
Ici tout est léger et aérien, les formes se dissolvent en un poudroiement soyeux, eau, terre et air se fondent les uns dans les autres dans une sensation d'instabilité constante. Les paysages de prédilection du peintre sont d'ailleurs ceux où les trois éléments sont présents : plages de la Manche, canaux vénitiens, rives de la Tamise, étangs aux nymphéas. Même à Paris, l'air circule et la sensation d'immensité prédomine. Ainsi à la gare Saint-Lazare, Monet ne peint pas le bâtiment ni les locomotives, mais les fumées, l'air, ce qui est entre les objets. Tenté par l'abstraction, Monet restera cependant jusqu'au bout fidèle à la forme, comme en témoignent ses séries qui n'ont d'autre but que la peinture elle-même, en particulier celle des Meules, réflexion très moderne sur une forme géométrique simple, individualisée, ou celle des Peupliers, variations sur une séquence rythmique. Dans l'exposition du Grand Palais, la juxtaposition de la série des Cathédrales de Rouen de Monet à celles de Roy Lichtenstein est d'ailleurs très judicieuse, en ce qu'elle fait le lien entre le peintre qui dissout les formes dans la lumière et l'artiste du Pop Art noyant ses figures dans les trames d'imprimerie.
Hélas, on voit peu de Nymphéas dans l'exposition (il faut aller pour cela à l'Orangerie ou au musée Marmottan, qui les garde jalousement pour lui, tout comme le fameux Impression soleil levant), mais certaines œuvres tardives permettent de voir le cheminement de l'artiste aux frontières de l'abstraction, dans tel Saule pleureur rageusement brossé comme un Pollock, ou tel paysage aquatique où seul un soleil rougeoyant permet à l'œil de ne pas se noyer. Il s'agit alors, dit le peintre, de rendre « l'illusion d'un tout sans fin, une onde sans horizon et sans rivage ». Déjà, à cette époque, d'autres sont passés à l'abstraction. Sans mettre de mot dessus, Claude Monet, isolé dans son temple naturel de Giverny, avait déjà acquis cette liberté.

Monet, au Grand Palais, Paris, jusqu'au 24 janvier 2011.
www.monet2010.com
Légendes des illustrations :
1. Claude Monet, La Grenouillère, 1869, The Metropolitan Museum of Art, New York © Metropolitan Museum of Art, dist. Rmn / image of the MMA
2. Claude Monet, Meule, effet de neige, le matin, 1891, Museum of Fine Arts, Boston, Etats-Unis © Museum of Fine Arts
3. Claude Monet, Terrasse à Sainte-Adresse, 1867, The Metropolitan Museum of Art, New York © Metropolitan Museum of Art, dist. Rmn / image of the MMA
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