Au château de Versailles, jusqu'au 12 décembre 2010
Deux ans après Jeff Koons, avec entre-temps un intermède Xavier Veilhan plus discret, le grand cirque médiatique redémarre avec l'inauguration de l'exposition de Takashi Murakami au château de Versailles. Hélas, les oeuvres de l'artiste japonais, resté très sage, sont écrasées par le poids-lourd baroque.
Voulue par le président de Versailles, Jean-Jacques Aillagon, ex-ministre de la Culture, l'exposition annuelle confiée à un artiste contemporain, incluse dans le parcours de visite de l'un des plus beaux monuments du monde, fait parler d'elle dans le monde entier, mêlant le fantasme de la pompe monarchique d'autrefois à celui de l'événement arty ultra-tendance du moment.
Etrangement, la question d'éventuels conflits d'intérêt fait en revanche peu de remous.
En effet, ce n'est que de bout des lèvres qu'on fait remarquer que deux des trois artistes invités jusqu'ici (Veilhan et Murakami) sont représentés par la galerie Emmanuel Perrotin — dont on ne peut nier que chaque événement ne lui ait fait une publicité considérable —, et que Koons, Veilhan et Murakami font partie des chouchous de l'homme d'affaires et collectionneur François Pinault, dont Aillagon fut le conseiller pour sa Fondation à Venise (et brièvement le directeur, de 2006 à 2007), et qui est par ailleurs propriétaire de la maison de ventes Christie's.
L'artiste Maurizio Cattelan, dont la rumeur dit qu'il pourrait succéder à Murakami l'an prochain, rentre dans ces mêmes critères. On ne change pas une équipe qui gagne...
La tentation du buzz
Or la programmation concoctée par Jean-Jacques Aillagon à Versailles commence déjà, au bout de la troisième édition, à perdre son souffle. En cause, non pas Murakami lui-même, dont l'exposition est par ailleurs décevante, mais plutôt une vaine tentation du buzz, pour parler comme dans les années 2000, savamment orchestré par le président du château et le commissaire de l'exposition, Laurent Le Bon (directeur du Centre Pompidou-Metz), avec une bonne dose de fausse pruderie.
Comme avec Jeff Koons en 2008, des accents à la Tartuffe ponctuent le discours officiel, que Molière lui-même, qui régna lui aussi sur Versailles, n'aurait pas renié, et qui consiste à s'excuser d'une provocation qui n'en est pas une.
Car malgré le battage fait par des associations conservatrices fustigeant l'invasion de « l'étranger » Murakami et la pornographie de ses oeuvres, l'exposition reste bien sage, l'artiste et les organisateurs de l'exposition ayant décidé, par respect pour le public familial qui visite Versailles, de laisser dans leurs caisses les œuvres les plus provocatrices de Murakami, tels le Lonesome Cowboy éjaculant ou Hiropon, la nymphette à la faramineuse montée de lait. On se contentera donc du registre de l'iconographie de mangas pour enfants, que Murakami exploite et malmène parfois avec une réjouissante férocité dans ses sculptures, peintures et autres objets de merchandising.
Esthétique toc
Mais là où les oeuvres de Jeff Koons, par leur ironie clinquante et leur référence constante à l'âge baroque, parvenaient à s'infiltrer avec humour dans les ors et le luxe de Versailles — notamment sa gigantesque sculpture de fleurs dans l'Orangerie, ou son cœur à gros nœud dans une alcôve —, les figurines mangatesques de Murakami, avec leur angoissant sourire figé jusqu'aux oreilles, semblent s'être égarées là, isolées derrière des parois de plexiglas.
D'autres, comme le monumental Tongari-Kun à l'étroit dans le Salon d'Hercule, évoquent un bestiaire fantastique de gargouilles, que l'on aurait plutôt vu dialoguer avec les sculptures des jardins, notamment les figures mi-hommes mi-batraciens du bassin de Latone, tandis que les sculptures dorées ou argentées, tel l'Oval Buddha trônant face au Grand Canal (unique œuvre en extérieur), font un peu toc. Résultat, le « pays des merveilles » auquel Murakami convie les visiteurs paraît creux, vide de toute substance, en regard de celui, flamboyant et peuplé de dieux et de héros, du Versailles de Louis XIV, qui lui vaut le détour. Avec ou sans Murakami.
Murakami Versailles, au château de Versailles, jusqu'au 12 décembre 2010. www.chateauversailles-spectacles.fr

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