En salles le 13 octobre 2010
The Social Network est un des films les plus attendus de la rentrée. La question que tout le monde se pose : Mark Zuckerberg sera-t-il présenté comme un psychopathe ? C’est plus ou moins la position de Ben Mezrich dans La Revanche d’un solitaire - dont est tiré le film de David Fincher. Mais la machine sans émotion du livre pourrait bien s’humaniser sur grand écran et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le film servir l’image du jeune milliardaire.
L’histoire est connue, voire archi-connue. Facebook, l’outil social le plus utilisé de la planète, a été conçu dans une petite chambre d’Harvard par un étudiant mal dans sa peau, pas franchement populaire, Mark Zuckerberg. Mais La Revanche d’un solitaire de Ben Mezrich, matière première de The Social Network de Fincher, ne se contente pas de nous raconter comment le génie de l’informatique est devenu le plus jeune milliardaire de l’histoire. Car si Mezrich s’intéresse à la montée en puissance de la « machine » Facebook, c’est surtout pour commenter l’histoire humaine, les trahisons, les déceptions : comment Zuckerberg a évincé son meilleur ami Eduardo Saverin, comment il a piqué des idées aux frères Winklevoss et comment il a utilisé (et vice-versa) Sean Parker, le bad boy de la Silicon Valley.
Asocial
« Il suffisait de regarder Mark Zuckerberg pour comprendre qu’il était différent ». En une phrase, le décor est planté. Le jeune rouquin ne cessera d’intriguer tout au long de l’ouvrage. A la fois montré comme « maladroit », comme un « handicapé social » mais aussi comme un « génie », Mark Zuckerberg traverse le livre telle une ombre insaisissable, un personnage énigmatique aux intentions mystérieuses. Logique : Mezrich s’est basé sur les témoignages de Saverin, Parker et des Winklevoss pour écrire son ouvrage. Zuckerberg a refusé toute collaboration et le résultat s’en fait sentir, puisque qu’aucun passage ou presque n'adopte son point de vue. C’est donc à travers ses relations avec les autres personnages que l’on peut se faire une idée de qui est Mark Zuckerberg.
Génie
Un génie, certes fascinant, mais pour qui rien ne compte à part Facebook et qui rêve secrètement de devenir le prochain Bill Gates. Les amis, il s’en foutrait presque. Ce qu’il veut, c’est que personne ne menace son « bébé ». Il n’est d’ailleurs « jamais aussi heureux que devant son écran ». Un mec qui n’aime que porter des sandales (même en boîte de nuit) et qui, grâce à un certain humour caustique, un côté je-m’en-foutiste assumé (pour venger Parker, il se rend en pyjama à une réunion avec des investisseurs de Sequoia Capital) et un génie déclaré, aurait presque du charme, celui que peuvent avoir les marginaux. Sauf que, voilà, Zuckerberg est quand même décrit comme un bel enfoiré, ne se gênant pas pour évincer ceux qui le dérangent.
Geek
D’abord les frères Winklevoss, deux athlètes beaux gosses, qui n’ont pas besoin de thune mais qui ont une idée. Une super idée. Celle de développer un réseau social sur Harvard. Ils en parlent à Zuckerberg, le geek qui leur manquait, celui qui saura coder leur projet. Mais, à la place, il les ralentit, les plante, et développe son propre réseau, en premier, Facebook. Mais le plus gros dindon de la farce semble bien être Eduardo Saverin. Archétype de l’étudiant d’Harvard dont le rêve est d’intégrer une fraternité réputée et de trouver (enfin) des nanas, il fait confiance à Mark, son ami, à qui il donne 1000 dollars pour lancer son réseau social. Jamais n’aurait-il imaginé se faire rouler dans la farine.
Milliardaire
Et pourtant. Alors que Saverin part à New York en stage et à la recherche d’investisseurs, Zuckerberg s’envole lui pour la Silicon Valley. Là-bas, il retrouve Sean Parker, ancien de Napster et Plaxo qui cherche désespérément la création qui le rendra millionnaire. Zuckerberg découvre alors un autre monde, un monde dans lequel il est important, remarqué, limite hype et dans lequel même lui peut se taper des mannequins de Victoria’s Secret. Cela suffit pour perdre la boule et prendre un peu la grosse tête. Surtout quand Facebook, d’abord simple réseau social d’université, explose et que les plus grosses boîtes de la région vous proposent des millions.
Traître
Inadapté total, Zuckerberg ne communique jamais. Ces rares interventions se résument à « C’est intéressant… » et il ne prendra jamais le temps de discuter avec Saverin. Sentant le vent tourné, ce dernier gèle les comptes en banque de Facebook comme pour notifier à son ami qu’il n’est pas le seul maître à bord. Erreur, grave erreur. Car Zuckerberg n’a désormais plus de scrupules à réduire les parts de son pote à néant, à l’évincer par voie d’avocat sans lui laisser le moindre choix. On appelle ça un sale coup. Les raisons de la trahison : le contrôle. C’est bien cela qui semble obséder Zuckerberg.
Inquiétant
Ceux qui le croient manipulé par Sean Parker, sa pseudo-idole, font aussi fausse route. Zuckerberg garde la maîtrise de la situation, Zuckerberg garde, seul, la maîtrise de Facebook. Quand Parker, devenu président du réseau social, est arrêté avec de la drogue, le rouquin le vire fissa et s’imprime une nouvelle carte de visite : « C’est moi le PDG, connard ». On ne plaisante pas avec Zuckerberg qui, sous ses airs de grand timide, cacherait donc un cœur de pierre. Un personnage flou, limite angoissant, qui ne laisse rien deviner de ses pensées mais semble capable de tout. Demandez donc à ses « amis ».
Humanisé ?
Le portrait qui est fait de Mark Zuckerberg dans La Revanche d’un solitaire n’est certes pas flatteur. Mais le bouquin laisse beaucoup de liberté à David Fincher. Le fondateur de Facebook n’est pas le personnage principal du livre, son point de vue n’est (presque) jamais exprimé et ses lignes de dialogues plus que limitées. Or, les premières bandes-annonces confirment que Zuckerberg est central dans The Social Network. Le scénario du film, écrit par Aaron Sorkin (The West Wing), a donc d’avantage creusé le personnage, lui donnant forcément plus de nuance, de profondeur, accentuant sans doute son côté solitaire - provoquant au passage chez le spectateur de la pitié et de l’empathie. Peut-être verrons-nous à l'écran des regrets, de la colère, de la jalousie… bref, des émotions. Tout ce qu’il n’y a pas (ou peu) dans le livre, dans lequel Zuckerberg passerait presque lui-même pour une machine. N’oublions pas que le cinéma - art adepte de la dramatisation - se construit rarement, voire jamais, autour d’un protagoniste uniquement détestable.
Et si, finalement, le film améliorait plutôt la déplorable image du jeune milliardaire ?

Illus © Sony Pictures Releasing France
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