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Année 1990

Girl meets girl

Rentrée littéraire : tendance lesbienne ?

C'est quoi cette manie de déceler des tendances à chaque rentrée littéraire ? De la frime assurément, mais aussi un moyen facile et sympa de présenter ensemble quelques livres dont on recommande la lecture. Question thématique, on peut toujours puiser dans le sexe, la souffrance au travail, le suicide, la bouffe, etc. Cette année, pas racoleurs, on a choisi les lesbiennes, présentes dans les livres de Bernard Quiriny, Virginie Despentes et Ali Smith.

Les utopies amazones ne se réalisent nulle part mieux que dans les livres. On peut citer le roman de James Canon, Dans la ville des veuves intrépides, paru en 2008, où les femmes d'un village colombien organisent (plutôt bien) leur survie après que les guerilleros ont tué ou enrolé tous leurs hommes. Ou encore le délirant Même les cow-girls ont du vague à l'âme (1976) du fabuleux Tom Robbins, dans lequel la belle Sissy Hankshaw, la femme "dotée des deux plus longs pouces du monde", apprend à vivre avec les jeunes femmes très remontées qui ont pris le pouvoir dans un Ranch rebaptisé la Rose de Caoutchouc. Dans les deux cas, l'absence totale - ou presque totale - d'hommes conduit les femmes à s'épanouir entre elles, à tous les niveaux, y compris sexuel. Libération ?

En cette rentrée, au moins trois romans abordent à leur tour - et de façon diamétralement opposée - l'homosexualité féminine. Les trois romans sont plutôt recommandables, et on tient là un excellent angle pour vous les présenter.

Dans Les Assoiffées, Bernard Quiriny imagine une Belgique devenue totalitaire, dirigée des femmes (folles) qui n'ont rien à envier aux dictateurs les plus psychopathes de l'histoire de l'humanité. Les hommes, soit émasculés soit parqués dans des camps, ne font plus partie de la vie civique. En plus d'être évidemment interdites de tout rapport avec les mâles (ou plutôt ce qu'il en reste), les femmes n'ont pas intérêt non plus à chercher à en remplacer les attributs : « La pénétration est un crime, et la jouissance qu'elle procure prétendument n'est qu'une fable, dont je n'ai pas besoin de dire dans l'intérêt de qui elle a été inventé », explique une représentante de l'état. Et autant dire qu'elle ne rigole pas. Ailleurs dans le livre, une femme se fait humilier en public par des brigadières pour avoir conservé un god chez elle. Chez Quiriny, l'homosexualité féminine n'est pas un sujet en soi : elle est une conséquence de la dérive extrémiste d'un régime dont les dirigeants ont tout simplement choisi d'exterminer l'Autre - comme cela est arrivé dans l'Histoire. Les femmes belges dans Les Assoiffés ne choisissent pas d'être lesbiennes, pas plus qu'elles ne se sentent lesbiennes. Elles ne connaissent rien d'autres. C'est comme ça, un point c'est tout. Pas cool.

Rien à voir avec les joyeuses orgies de fist entre jolies punkettes (consentantes) que décrit Virginie Despentes dans un passage de son nouveau roman, Apocalypse Bébé. Souvenez-vous, dans Baise-moi (son coup d’éclat) un tandem de nanas vraiment énervées se vengeaient violemment sur les hommes et leurs vilains pénis qui font mal. Ici – Despentes s’est adoucie – pas d’homosexualité revancharde, pas de discours sur la puissance infiniment supérieure du beau sexe. L’un des deux personnages principaux, surnommée la Hyène, est un jolie bout de femme qui jure et reluque les autres femmes comme un macho primaire. Elle devient amie avec une hétéro, qu’elle entraîne sans le vouloir dans une partouze lesbienne à Barcelonne, et finit par « convertir » de façon très naturelle. Il y a dans le roman des descriptions d’enfilages de gants en latex et d’échanges de bave qui seront plus ou moins inoubliables selon votre imagination. Despentes semble moins s’intéresser à l’homosexualité qu’à un milieu donné, à la limite de la marginalité : celui des lesbiennes, oui, mais punk et barcelonaises. Les filles vivent dans un squatt et visiblement dans une parfaite entente.

Dans son roman Girl meets boy, Ali Smith s’intéresse autrement - plus délicatement - à la question. Il n’est pas question de fister des inconnues toute la nuit à s’en faire mal au poignet, mais d’amour pur qui unit deux êtres, deux jeunes femmes en l’occurrence – dans un monde qui n’est pas du tout prêt à l’accepter. Dans la multinationale où travaille le couple, des pubards se livrent à des considérations homophobes primaires : mais comment donc font ces « camionneuses » pour jouir sans « machin » ? « Quand les hommes font les tapettes, d'un point de vue sexuel, c'est dégoûtant, ça mène à la pédophilie et tout ça, mais au moins, c'est du sexe non ? ». Remarques dont le triste réalisme fait prendre conscience de la nécessité d’une œuvre comme celle d’Ali Smith. Réécriture moderne de l’une des Métamorphoses d’Ovide, Girl Meets Boy ne sacrifie pas cependant à un discours pro-lesbien la dimension littéraire du texte.

Car les choses avancent. Hormis dans le livre de Quiriny, qui relève de la dystopie, il semble qu'on puisse désormais parler d'amour entre femmes sans qu'il soit forcément question de zigouillage de couilles. Les choses avancent, sans doute, et que ceux qui se demandent encore faiblement comment deux femmes peuvent prendre leur pied entre elles se ruent les premiers sur ces livres-là.

Sur Flu :
- La chronique des Assoiffées et entretien avec Bernard Quiriny
- La chronique d'Apocalypse Bébé
- La chronique de Girl meets boy
- Rentrée littéraire : toutes les chroniques
- L'actu de la rentrée sur le blog livres
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Céline Ngi - 31 août 2010

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