A l'occasion de l'exposition de Matthew Barney
Le Schaulager de Bâle est un lieu unique au monde, où l'art contemporain est traité avec un souverain recueillement. Visite, à l'occasion de l'exposition consacrée à Matthew Barney, dans ce luxueux entrepôt d'œuvres d'art aux allures de forteresse.

"Voir et penser l'art différemment"
Derrière ce projet démesuré se trouve la famille Hoffmann, fondatrice des Laboratoires Roche, basés à Bâle, ville qui bénéficie depuis des décennies du mécénat actif des Hoffmann. Inauguré en 2003, le Schaulager est destiné dès le départ à abriter dans des conditions de conservation optimales la partie contemporaine de la collection de la Fondation Emanuel Hoffmann (dont une grande partie est exposée de manière permanente au Kunstmuseum de Bâle), mais aussi à « voir et penser l'art différemment ». Ouvert cinq mois par an pour une unique exposition consacrée à un artiste contemporain, le Schaulager, dont le budget d'acquisitions et de fonctionnement reste secret, ne laisse filtrer le reste de l'année qu'un public de spécialistes, dûment accrédités, qui peuvent ici venir faire des recherches et voir les œuvres de la collection entreposées dans des salles immenses, à faire pâlir d'envie des musées aussi prestigieux que le Centre Pompidou ou le MoMA de New York.
On accède au trois étages de réserves, d'environ 2500 m2 chacun, comme au QG du Dr No. Situées non pas en sous-sol, mais au-dessus des espaces d'exposition, chacune des salles est dédiée à un artiste ou un groupe d'artistes réunis par une esthétique commune. S'y trouvent des ensembles exceptionnels d'œuvres d'artistes contemporains comme Bruce Nauman, Joseph Beuys, Fischli & Weiss ou Jeff Wall, mais aussi des artistes modernes : Klee, Arp, Braque, Calder, De Chirico, Picasso... La collection, qui continue à être alimentée, est axée sur des œuvres ayant en commun des matériaux non-classiques, comportant un intérêt en matière de conservation. Espace où le temps semble s'être arrêté, le Schaulager se visite comme un lieu de recueillement, dont l'austérité monacale convie à une expérience inédite de contemplation des œuvres.

Introspection et démesure
Au rez-de-chaussée et au sous-sol, les expositions temporaires constituent chaque année un événement. Depuis Dieter Roth en 2003, en passant par Jeff Wall, Tacita Dean, Francis Alÿs, Robert Gober et jusqu'à Matthew Barney cette année, chacune convie à une introspection à la fois minutieuse et de grande ampleur de l'œuvre d'un artiste. Cette année, la Fondation Laurenz, qui gère le Schaulager, a invité l'artiste américain Matthew Barney à exposer les archives de sa série de performances Drawing Restraint, qu'elle a acquises en collaboration avec le MoMA.
Scénographiée par l'artiste lui-même, l'exposition obéit à un plan général qui évoque celui d'une basilique, avec comme point focal, là où l'autel aurait sa place, un mur où se mêlent traces de crayon et traces de sang. Contrainte imposée : dessiner en se projetant grâce à un trampoline. Prolongeant ce rappel continu du sacrifice de l'artiste et de la souffrance du corps comme conditions nécessaires à la création, le commissaire de l'exposition, Neville Wakefield, a eu l'excellente idée d'associer aux Drawing Restraint de somptueuses œuvres graphiques de maîtres anciens — Schongauer, Dürer, Urs Graf, Hans Baldung Grien — où l'on retrouve l'iconographie de la chute, du sacrifice et de la souffrance. Une intense expérience esthétique, dont la démesure sied parfaitement aux lieux.

Matthew Barney. Prayer Sheet with the Wound and the Nail, au Schaulager, Münchenstein, jusqu'au 3 octobre 2010. www.schaulager.org
Illustrations :
1. Schaulager, Herzog & de Meuron. Photo © Heinrich Helfenstein
2. Fondation Emanuel Hoffmann, vue sur une zone de conservation. Photo © Jonas Kuhn
3. Schaulager, Herzog & de Meuron. Photo © Adrian Fritschi
4. Matthew Barney, Drawing Restraint 2, 1988 Documentary Photograph © Matthew Barney - Photo Michael Rees
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