Le musée Guggenheim de Bilbao est aujourd'hui un modèle d'investissement culturel dont les retombées se comptent non seulement en termes financiers, mais aussi par le dynamisme et l'image positive qu'il a su insuffler à toute une région. Visite des lieux et analyse du phénomène.
Ruinée par la crise économique des années 1980, la ville de Bilbao et le gouvernement basque ont su réagir de manière drastique, en investissant quelques 700 millions d'euros dans un projet de rénovation urbaine, et en présentant dès 1991 à la Fondation Solomon R. Guggenheim de New York leur candidature pour l'accueil de son antenne européenne, financée à hauteur de 150 millions d'euros par la province de Biscaye, et inaugurée en 1997. En quelques années, l'ancienne cité des mines et des chantiers navals devient une destination touristique de premier plan. Aujourd'hui, les chiffres parlent d'eux-mêmes : le musée Guggenheim de Bilbao draine quelques 900 000 visiteurs par an, soit plus de deux fois l'objectif initial de 400 000 visiteurs, dont deux tiers viennent de l'étranger et un sur cinq de France.

Fleur de titane
Les raisons d'un tel succès sont à mettre avant tout sur le compte du bâtiment lui-même. Récemment classé numéro 1 des plus grandes réalisations architecturales des trente dernières années par un collège d'architectes réunis par le magazine Vanity Fair, l'édifice dessiné par Franck Gehry aura marqué « un tournant dans la culture architecturale », selon le critique d’architecture du New Yorker Paul Goldberger, avec l'apparition de « starchitectes » comme Zaha Hadid, Jean Nouvel, Daniel Libeskind ou Rem Koolhaas, et de monuments à l'effet sidérant, tels le Jewish Museum de Berlin ou le récent MAXXI à Rome.
Sorte de vaisseau cubiste accosté sur les berges de la rivière Ibaizábal, devant lequel se dresse le gigantesque Puppy à fleurs de Jeff Koons, le musée Guggenheim s'épanouit en pétales acérées selon un plan vaguement floral. Sur sa couverture de feuilles de titane se reflètent les heures du jour et de la nuit, si bien que son apparence n'est jamais tout à fait la même.
A l'intérieur, des passerelles étroites mènent d'une salle à l'autre, bouleversant les repères spatiaux du visiteur. Au rez-de-chaussée, une immense salle longitudinale accueille de façon permanente les sculptures-architectures de Richard Serra, qui prennent là tout leur sens. L'ensemble de l'installation, intitulée The Matter of Time, vaut à elle seule le détour par Bilbao : le parcours du visiteur le long de ces courbes monumentales permet une expérience unique, celle de la « matière du temps », voulue par Serra.
De l'Europe vers l'Amérique en passant par le Pays basque
La collection permanente, qui ne compte qu'une centaine de numéros à son inventaire, n'est constituée que d'œuvres exceptionnelles, acquises pour un total de 100 millions d'euros sur quinze ans. Elles forment un dialogue entre l'art américain et l'art européen, des années 1950 à aujourd'hui, avec notamment la fameuse araignée géante Maman de Louise Bourgeois, ou une série d'œuvres d'artistes américains (Rothko, Warhol, Rauschenberg) ou basques (Chillida).
Viennent s'y ajouter des prêts de la maison-mère new-yorkaise, ainsi que quatre à cinq expositions temporaires par an, magistrales démonstrations curatoriales dont la plupart sont destinées à tourner d'un musée Guggenheim à l'autre, ou au sein du cercle prestigieux des grands musées internationaux. Ainsi Robert Rauschenberg: Gluts, précédemment à la Fondation Peggy Guggenheim de Venise et au musée Tinguely de Bâle, présente actuellement les sompteuses sculptures de rebuts industriels de l'artiste américain, ou Anish Kapoor, en provenance de la Royal Academy de Londres, propose une rétrospective condensée de l'œuvre du Britannique, de ses amas géométriques de pigments vifs à ses récentes sculptures en boudins de ciment, en passant par ses Tirs de cire rouge.
L'édifice, dont les espaces intérieurs sont assez étroits, est ainsi rapidement rempli. Raison pour laquelle la Fondation Guggenheim de New York a décidé de la nécessité d'une extension du musée de Bilbao hors de la ville, prévue dans la réserve naturelle d'Urdaibai, située à une quarantaine de kilomètres sur la côte basque. Cette décision a provoqué un tollé chez certains officiels basques, peu enclins à sacrifier leur patrimoine écologique aux assauts étrangers, tandis que d'autres saluent une initiative qui prolongerait le boost qu'a connu la cité voisine. Richard Armstrong, directeur de la Fondation Guggenheim, a pourtant déclaré au Guardian vouloir créer à Urdaibai le « premier musée important du XXIe siècle », tout en nuançant l'impact du projet, qui ne serait pas une « icône architecturale, mais paysagère ». Le directeur du musée de Bilbao, Juan Ignacio Vidarte, d'origine basque comme 90% de ses employés, ajoute : « Il s'agit de répéter le succès, pas le modèle ». Une sorte de « deuxième effet Bilbao », en somme.

A voir au musée Guggenheim de Bilbao : Robert Rauschenberg: Gluts et Henri Rousseau, jusqu'au 12 septembre 2010 ; Anish Kapoor, jusqu'au 12 octobre 2010.
A venir : L’Âge d’or de la peinture hollandaise et flamande du Städel Museum, du 8 octobre 2010 au 13 février 2011 ; Haunted : photographie-vidéo-performance contemporaine, du 9 novembre 2010 au 6 mars 2011.
www.guggenheim-bilbao.es
Photo © Magali Lesauvage
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