A propos du Ciné-manifeste dénonçant la manipulation des journalistes de cinéma par les tenants du marketing, mai-juin 2003..
Tous cinéphiles et fervents lecteurs de critiques cinéma, nous avons éprouvé le besoin - au sein de la rédaction cinéma de Fluctuat - d'entrer dans ce débat de l'image, forts de nos connaissances forgées par l'étude, la fréquentation assidue des salles et les discussions enflammées qui s'en suivent…
Rectifier le tir, dire à quel point Frida est tarte et défendre le travail d'un Orso Miret (entretien, réalisateur notamment de De l'histoire ancienne ndlr) nous sommes des enfants des jeunes Turques de la Nouvelle Vague, mâtinés de pensée Positive et Daneysienne. Parfois nous donnons préférence à la lente et acétique émergence d'un propos cinématographique plutôt que de laisser libre court à un article à tous prix, parfois nous ne parvenons à concilier nos diverses activités avec la pratique critique fluctuatienne. Pris dans cette logique peu commerciale, écrivant dans l'urgence et pour le plaisir non rémunéré de Dire, il arrive qu'on nous considère d'une importance médiatique trop faible pour nous donner accès aux salles de projection de presse. De même, il est rare qu'une grande star du cinéma populaire ait du temps à nous consacrer pour une entrevue. Ceci ne nous empêche pas de poursuivre notre travail. Nous employons alors d'autres formes, nous faisons avec les outils du bord, en marge et de manière plus ou moins confidentielle, mais libres, grâce à vous - d'ailleurs merci. Bien sûr, on rêverait d'un peu plus de facilité et de fluidité dans nos relations avec certains attachés de presse - pas tous et à ceux là merci aussi - mais la portée de notre audience au demeurant tout à fait respectable, notre « support » surtout, pas assez médiatique sans doute, ne nous autorisent pas à faire partie de la cour des « grands ».
A la limite des règles médiatiques qui régissent le système, nous avons un regard sur les articles écrits par nos « confrères », éclairés par la fréquentation de ce dit système. Ainsi nous savons que telle ou telle référence n'est pas le fruit d'une brillante réflexion mais sort tout droit du dossier de presse remis à tous les journalistes lors de la projection, rageons de voir qu'un artiste a consacré son temps à ne déblatérer que des propos people quand nous aurions souhaité lui parler de travellings et de scénarios.
C'est pourquoi le débat lancé par quelques journalistes de la « grande » presse nous a particulièrement intrigué. Le 27 mars dernier Florence Leroy de France Info, Olivier Bonnard de TéléCinéObs, Antoine Guillot de France Culture et Blandine de Dreux de Télépoche se regroupaient pour écrire un manifeste dénonçant la manipulation des journalistes par les tenants du marketing. Sous la forme d'un mail envoyé à leurs collaborateurs et collègues, ils protestent contre des pratiques sauvagement commerciales émanant des attachés de presse qui les conduisent à ne plus pouvoir faire correctement leur travail. « Ce manifeste a été rédigé de façon collégiale. Notre action est directement consécutive à la conférence de presse de Catch me if you can, qui a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. » nous expliquait Olivier Bonnard, lors d'une interview en mai dernier ("lire l'entretien).
L'attitude de Steven Spielberg y aurait été particulièrement choquante. Face à une question d'un journaliste des Inrockuptibles, il lui aurait proposé de le suivre jusqu'à Rome où il se rendait le lendemain afin d'avoir le temps de lui répondre. Boutade à prendre au second degré ou véritable mépris, l'attitude témoigne en tous cas d'une certaine condescendance. « Cela faisait longtemps qu'on se plaignait, on l'avait notamment fait pendant la conférence de presse de Minority Report, soulignait encore Olivier Bonnard. On avait signifié à Tom Cruise qu'on regrettait que l'unique moyen de lui poser des questions fût la conférence de presse. Alors qu'on sait très bien que ce genre d'exercice ne laisse aucune place à la spontanéité, à la surprise, à l'imprévu, à rien ! ».
Il est vrai qu'aux Etats-Unis, la presse a moins d'impact et d'influence en matière de cinéma qu'en France. Il y est sans doute plus facile, plus courant et moins choquant d'ignorer les journalistes. « Ceci dit, le manifeste ne porte pas que sur les conférences de presse. Leur déroulement n'est qu'un des symptômes. Il dénonce ce qu'on croit reconnaître comme une dérive de la promotion des films. (…) Cela fait quatre ans que je fais ce métier, constate le journaliste de Télé Ciné Obs, et je vois les conditions se dégrader d'année en année, chaque année étant pire que la précédente. Et on vient de franchir une nouvelle étape avec Matrix Reloaded. » Le texte officiel du manifeste précise : « Il est en effet de plus en plus difficile d'effectuer un véritable travail de journaliste sur certains films : systématisation de la conférence de presse pour les sorties évènementielles, augmentation de la taille des pools, apparition de « l'interview générique », etc. aboutissent à une déplorable uniformisation de l'information. ».
Cette contestation est des plus légitimes, elle semble toutefois, du moins dans la forme, un peu naïve, ce qui provoqua notre étonnement. Comment, les journalistes de cinéma de ce pays ne peuvent pratiquer leur métier en toute liberté ? Pourquoi ont-ils besoin d'établir ce qui ressemble aux règles de bonnes conduites de l'attaché(e) de presse ? Article par article, tel un texte de loi qu'il faudrait amender, sont énoncées les règles censées modifier le fonctionnement de la profession.
Après avoir dénoncé des pratiques scandaleuses, demandé l'arrêt des projections de presses secrètes, des projections d'une seule partie du film, des temps d'interviews de moins de 5 minutes, de l'obligation d'interviewer toute l'équipe du film même si on ne serait intéressé que par les seuls acteur principal ou réalisateur… Les auteurs du manifeste ne souhaitant pourtant pas se fâcher avec quiconque précisent dans l'article 9 : « Pas de décharge à signer avant l'interview engageant le journaliste à ne pas aborder tel ou tel aspect du film ou de la vie de la personne. C'est une question de confiance : aux journalistes de se montrer responsables dans l'élaboration de leurs questions ; aux attachés de presse d'être vigilants dans leurs choix d'interviewers. » La présence d'une telle phrase a de quoi faire douter les plus à même de s'engager dans ce combat. « Il n'y a pas deux discours sur le même sujet, on ne pense pas que les attachés de presse sont l'ennemi. » ajoute encore Olivier Bonnard lors de notre interview. Personnage ouvert, sympathique, apprécié de la profession, il semble presque se prémunir de toute désaffection des attachés de presse.
« Ce qui serait bien ce serait que tous les journalistes s'unissent au moins pour entrer dans cette réflexion. Si on disait tous non… peut-être cela remettrait en cause ces pratiques. Ce manifeste, c'est aussi un moyen de créer un instrument par lequel cette union, cette solidarité pourra se faire. Je crois que l'un des problèmes c'est que la plupart des rédactions ont peur. Elles pensent que si elles refusent les compromis, elles se coupent d'une source d'information à laquelle ses concurrents auront accès. » avouait Olivier Bonnard, non sans savoir que de tels propos révélaient une extrême candeur. Pourtant, là réside une des bonnes raisons d'exister de ce manifeste : interroger la pratique du journalisme cinématographique et de facto des conditions de la critique. Dès le préambule est précisé : « Il va de soi que pour les journalistes signataires, ce manifeste s'inscrit dans le cadre d'une réflexion sur notre métier dans sa conception et sa pratique. Dans cet esprit nous appelons au débat et à une rencontre avec les professionnels du secteur. » Le rendez-vous est pris. Dans quelques jours la confrontation aura lieu.
Cette petite crise donne l'occasion salutaire d'interroger quelques attitudes parfois obsolètes. Le métier de journaliste n'est-il pas en train de changer ? La plume engagée n'est-elle pas pernicieusement en voie de disparition, remplacée par des articles chargés de boucher les trous entre les pubs ? Lors du dernier Festival de Cannes, dans les couloirs du Palais, le grand Freddy Buache, - critique suisse auquel, souvenez-vous, JLG avait adressé une lettre cinématographique - vitupérait. « On ne nous demande plus que des papiers people ! ». Il semble dès lors que les questions qu'amène ce manifeste - presque malgré lui - doivent être regardées en face.
Dès lors, il semble que les directeurs de publications aient aussi à entrer dans ce débat et définir leur métier. Communiquer, débattre, réfléchir, informer, distraire. Aucune de ces pratiques n'est condamnable, mais il est trompeur et pervers de faire de la promotion communicationnelle comme si c'était de l'information. Sans doute la pernicieuse maladie communicative atteint de plus en plus de publications. Rappelons-nous l'expérience de Jean-Luc Godard menée face caméra dans les années 1980. Prenant un hebdomadaire très observateur, il en déchirait toutes les pages contenant de la publicité. A la poubelle l'édito politique supportée par le recto par de la réclame. A la fin du massacre seule une page a été épargnée. Ainsi pour JLG la coexistence de deux formes de textes en pervertirait leurs lectures. Le communiqué devient publi-information et l'article touristique déguise la promotion d'Air Vacances. Ainsi, pourrait-on mesurer la place et l'importance de la rédaction au sein de la publication…
Les publicistes devraient aussi s'interroger sur leur place. A trop s'immerger dans un journal sous la forme visible d'une annonce ou sous la forme plus pernicieuse d'une influence sur le rédactionnel - dénoncé ici par les journalistes de cinéma mais ne peut-on légitimement penser que tous subissent des pressions plus ou moins acceptées ? - à trop vouloir repousser le contenu premier par leur présence, n'amoindrissent-ils pas leur impact ? En payant plus cher un espace publicitaire plus rare, peut-être atteindraient-ils pareillement leurs objectifs, tout en s'éloignant de la coûteuse pratique de la surenchère amenant une pollution des messages. A être omniprésent au sein des organes de presse, on en vient à se demander si l'espace rédactionnel proprement dit n'est pas condamné à être exclu. En d'autres termes, la presse peut-elle continuer à exister sans journalistes ? La multiplication des publications de tous bords et de tous genres tend à le faire croire. D'autres parieront qu'à force d'être submergés de communications perverties par leurs objectifs commerciaux inhérents à leur existence, les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs finiront par se détacher de ces mots et par ne plus vouloir écouter personne… Qu'en sera-t-il alors du statut de l'information ?
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