Craneway Event de Tacita Dean, galerie Marian Goodman
Quelques mois avant la mort du chorégraphe, l'artiste Tacita Dean filmait Merce Cunningham et les danseurs de sa compagnie en répétition dans une usine désaffectée de la baie de San Francisco. Craneway Event, présenté cet été à la galerie Marian Goodman, à Paris, est un film flamboyant d'intelligence sur le temps de la création.
A l'intersection du cinéma, art du mouvement, et des arts plastiques, la danse occupe l'image. Mais pas n'importe quelle danse. Celle de Cunningham, éminemment cinématographique, sollicite sans cesse l'œil, soumis à une gymnastique du regard vers un mouvement infini, démultiplié dans l'espace, qui reste insaisissable.

Ici et maintenant
Nous sommes dans un hangar désaffecté d'une ancienne usine Ford, le Craneway Pavilion, située à Richmond, dans la baie de San Francisco. Quelques jours avant la représentation, les danseurs répètent un event, concept d'œuvre d'art in situ, répondant au principe du hic et nunc, l'ici et maintenant chers à la génération de Cunningham. Au loin se profile le Golden Gate Bridge, au second plan, des raffiots rouillés glissent dans le port industriel. Derrière les fenêtres du bâtiment, on s'affaire autour des navires qui accostent ou quittent le quai. Par la contextualisation hors scène de l'œuvre, Cunningham laisse une chance au hasard, qu'il contribua de manière décisive à placer au cœur de l'art. Un danseur lève les bras, un oiseau s'envole derrière lui : ça n'était pas écrit, ça ne le sera pas.
Le corps recroquevillé sur sa chaise roulante, le chorégraphe suit de son œil fendu les mouvements de ses interprètes, et donne de sa voix lente, amplifiée par son assistant, Robert Swinston, quelques indications. Ce sont essentiellement des directions, les gestes sont déjà réglés depuis longtemps, répondant au vocabulaire cunninghamien, mais leur combinatoire est infinie.

Art et vie confondus
Dans ce décor exceptionnel, où la lumière du jour module le temps et l'espace, les danseurs de la compagnie reprennent les attitudes une à une, approfondissent les gestes. Leurs corps autonomes épousent la morphologie de l'architecture, dont la transparence inclut le paysage au-dehors. Certains sont assis, attendant leur tour. Puis l'un se lève, danse trois pas, se rassoit. Il pénètre le cadre et en ressort, faisant fi du spectateur. Souvent, seuls les sons, épais et nets, indiquent qu'il y a un mouvement hors-champ. La question de la scène et du spectateur est évacuée, puisqu'il n'y a pas de place assignée à celui-ci, ni de coulisses. L'art et la vie, la vie et son décor se confondent.
Tacita Dean perçoit intimement l'œuvre de Cunningham, qu'elle filma une première fois en 2007 dans son fameux studio de Westbeth, à New York. Elle reste en retrait de son sujet, en observatrice muette. Craneway Event est à la fois un document, sorte de reportage no comment, et une œuvre d'art portant une réflexion profonde sur le temps — temps de la création, temps de l'œuvre, temps de la vie.
Car en point de mire, le spectateur sait qu'il y a la mort du créateur. Au moment où Tacita Dean débute le montage de son film, en juillet 2009, elle apprend la mort de Cunningham. « Je réalisais alors que j'étais encore capable de travailler avec lui, et de créer quelque chose de nouveau, non seulement à propos de lui, mais aussi avec lui », déclare-t-elle. Un plan du film montre Cunningham endormi, tandis que ses interprètes continuent à danser devant lui. Image sublime, finale, de l'œuvre s'émancipant de son créateur.

Craneway Event de Tacita Dean est visible à la galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, Paris, jusqu'au 23 juillet 2010 (horaires, du mardi au samedi : 12h, 14h30, 17h).
www.mariangoodman.com
Le film sera projeté le 8 novembre 2010 à la Cinémathèque française dans le cadre du Festival d'Automne.
www.cinematheque.fr
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