Oubliez les remakes et autres biopics, la tendance qui cartonne aujourd’hui c’est l’adaptation de sketchs. Jean Dujardin (Brice de Nice), Elie Semoun (Cyprien) et Gad Elmaleh (Chouchou, Coco) ont ouvert le bal. C'est aujourd’hui Michael Youn qui adapte son personnage fétiche Fatal Bazooka au cinéma. Enquête sur cette nouvelle formule populaire.
Une formule magique
Si le monde du cinéma ne cesse d'adapter des best-sellers, de faire des remakes ou de raconter la vie de personnages historiques sous forme de biopics, ce n'est pas un hasard. Pour attirer le spectateur il faut que le film se base sur un certain nombre d'éléments connus (thème, acteur, personnage), tout en attisant sa curiosité, et à ce petit jeu là, l'adaptation du sketch en film est une formule idéale. Non seulement cet exercice permet de capitaliser sur les fans déjà acquis au personnage, mais il propose de le réinventer sur un format plus long, dans un autre contexte et donc de lui ouvrir de nouvelles possibilités. Avec un peu de communication autour du projet en développement, des updates au compte-gouttes pour les fans et la rediffusion des sketchs originaux sur Internet, le buzz est tout trouvé. Il existe une réelle relation émotionnelle entre le personnage comique et son public et c'est pourquoi avec un sketch populaire, un comédien peut aujourd'hui facilement monter un film et se voir offrir un budget conséquent, un gros circuit de salles, et donc un certain succès à la clé. Mais si les adaptations de sketchs en films ont jusqu'à présent bien fonctionné, il n'en est pas toujours de même pour tous les films réalisés ou interprétés par des humoristes. Le film de Shirley et Dino et les prestations cinématographiques de Jean-Marie Bigard, Vincent Lagaf’ ou encore Patrick Sébastien n'ont pas trouvé leur public.
Un exercice complexe
Pour ce qui est du scénario, le problème est simple : comment passer d'un sketch de deux minutes à un film d'1h30 ? « Notre plus gros problème a été de trouver l’équilibre entre l'aspect comique du personnage et son coté touchant », explique David Charhon, réalisateur de Cyprien. « C'est très délicat car si l'on s'éloigne trop du personnage de base, on risque de casser la relation de proximité avec les gens. En même temps, on ne voulait pas faire un assemblage de sketchs mais un réel film avec une dimension émotionnelle. Avec du recul, et pour en avoir parlé avec Elie, nous nous sommes peut-être un peu trop détaché de l'aspect comique qui constitue la base du personnage. » Pour le comédien aussi, l'enjeu est de taille. Les humoristes formés au théâtre n'ont pas forcément l'habitude de travailler devant la caméra et n'ont pas la même conception de l'espace sur scène. Du coup, ils ont tendance à rester dans un style de jeu exagéré, parodique et à se mettre trop en avant. Cette surexposition peut nuire à l'écriture cinématographique en faisant passer l'atmosphère, le travail de lumières, de décors et de cadrage inaperçus. « Sur scène, l’humoriste établit une relation émotionnelle primordiale avec son public » précise Jeanne Gottesdiener, co-directrice du Studio Pygmalion. « Lorsqu’il passe devant la caméra, il doit apprendre à transposer cette relation via la caméra mais aussi à son partenaire. Cette relation triangulaire est d’autant plus difficile lorsqu’on a l’habitude d’être seul sur scène. »
Un tremplin pour les comiques
Cet exercice constitue indéniablement un formidable tremplin pour les humoristes qui souhaitent s'offrir un premier rôle de choix au cinéma. De plus, puisque leur personnage est déjà connu du public, le film ne peut se faire sans eux. La référence dans le domaine c'est bien sur Jean Dujardin, qui, après Brice de Nice à pu toucher à différents registres pour devenir l'un des acteurs les plus bankable du cinéma français. Tous les éléments sont réunis pour piquer la curiosité du spectateur et faire de ces films des succès. En revanche, une fois l'effet de surprise dépassé, réaliser une suite peut se révéler être un exercice bien plus risqué. Espace détente, le deuxième film adapté de la série culte Caméra Café n'a même pas atteint les 200 000 spectateurs.
Une tendance très française
La comédie est souvent considérée comme un sous genre dans le cinéma hexagonal et bon nombre de nos humoristes ont des références anglo-saxonnes, des Monthy Pythons, aux acteurs de Saturday Night Live. L’apparition du stand-up en France en est probablement la meilleure illustration. Pour ce qui est de l’adaptation de sketchs en film, la référence reste Zoolander (2001), le film culte de Ben Stiller où il reprend son personnage de mannequin au regard de braise crée en 1997 pour la chaine américaine VH1. Outre-Manche, c’est le comédien Sacha Baron Cohen qui est passé maitre dans le domaine en adaptant successivement Ali G, Borat, puis Bruno, trois de ses personnages de sketchs pour le grand écran. Mais ces quelques films restent des phénomènes isolés aux Etats Unis et en Angleterre, et c’est bien en France que se développe une réelle tendance.
L'allergie de la critique
Il existe un réel fossé entre l'engouement populaire que suscite ce genre de films et l'accueil pour le moins tempéré (voire franchement glacial) de la majorité des critiques. "Un film c'est un peu comme un vin", explique Tania Mujica, chercheuse en théories du cinéma à l'université de Strasbourg, "l'appréciation passe par un apprentissage des langages cinématographiques (la justification des choix artistiques) qui définit le style. Bien souvent les adaptations de sketchs en films sont produites par de grands studios avec des moyens très lourds. La créativité passe après la rentabilité". De l'autre coté, on dénonce un phénomène de snobisme. "Nous on fait du divertissement et on le revendique", précise David Charhon. "Avec Cyprien, on s'est vraiment attaché à créer un univers visuel et à se démarquer de la comédie de base. Dans Coco aussi, il y a plein de recherche et un véritable travail sur les plans, parfois plus que dans certains films d'auteur. En France on met des étiquettes. Aux Etats-Unis, on juge un film pour ce qu'il est ; on n'a pas de préjugé contre les humoristes et les gens de télévision qui se mettent au cinéma". Quoi qu’il en soit, la réconciliation n’est peut être pas si loin. Le film de Dany Boon, Bienvenu chez les Chtis a été plutôt épargné par la critique et Fatal, s’il n’a pas fait l’unanimité (voir notre critique), a surpris positivement nombre de journalistes.

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