Libraire, éditeur, traducteur ou écrivain, François Maspero est entré par « effraction » - ainsi définit-il son parcours - dans toutes les professions qu'il a exercées. Il relate ses débuts de libraire « aiguilleur », d'éditeur « qui participe au motif » selon les mots de son ami éditeur Guy Lévis Mano, son engagement contre la guerre coloniale de la France en Algérie - qui lui a valu la saisie de nombreux ouvrages -, les difficultés de maintenir à flot cette entreprise qui résiste grâce au soutien d'un réseau d'amis fidèles, son départ des éditions au début des années quatre-vingt. De ces années, il nous restitue les espoirs et les déceptions. Sans complaisance pour lui-même ni regret, il s'interroge sur le sens de ce combat qui l'a conduit auprès de Che Guevara, de Fidel Castro ou encore de Frantz Fanon, en Amérique latine, à Cuba ou en Algérie.Pour comprendre ce Maspero-là, il interroge son enfance. Ainsi le livre débute-t-il par un retour sur ses premières années d'après-guerre, celles où l'Europe exsangue est un vaste champs de ruines. Il a douze ans. Son père, Henri Maspero, est mort à Buchenwald. Son frère, Jean Maspero, résistant très actif, meurt à dix-neuf ans sur un champ de bataille de Moselle. Ces deux êtres, trop tôt disparus, laissent une empreinte profonde et déterminante : ses choix auraient-ils eu la caution de son père, le soutien de son frère ? Maspero nous livre ici les questions qui l'ont hanté sur les conditions de leur mort : pour son père - dont il imagine l'agonie pendant toute son adolescence -, il croise les témoignages obtenus sur sa vie au camp, et revient particulièrement sur celui de Jorge Semprun. Pour son frère, il loue son courage, ses activités multiples et soulève la question de la responsabilité de la direction communiste qui laissait le soin de commettre les attentats qu'elle préparait à de jeunes hommes inexpérimentés. N'est ce pas justement l'inexpérience de l'un d'eux qui oblige Jean Maspero à prendre la fuite ? François Maspero se souvient de la dernière fois qu'il a vu son frère : il lui dit qu'il avait oublié son revolver. Jean aurait-il pu commettre l'attentat fatidique contre l'officier nazi s'il avait effectivement oublié son arme ?
C'est sur la toile de fond de ces deux êtres chers, disparus, que François Maspero nous promène de rencontres fraternelles en découvertes littéraires. De Michèle Frick qui a trouvé la mort dans son combat pour la liberté du peuple guatémaltèque à Francisco Biamonti dont il traduit les œuvres, Maspero retrace un itinéraire riche d'échanges, de complicités et d'ouvertures. « J'ai, à une époque où la pensée et la littérature restaient repliées sur les nations de la vieille Europe et de l'Amérique blanche, cherché d'autres pensées et d'autres littératures. » C'est dans cette ébullition, ces activités multiples, qu'il a le sentiment d'avancer, d'appliquer, nous dit-il entre les lignes, ce que son frère lui a appris.
Ses voyages en Yougoslavie, d'abord avec Sluban Klavdij en 1995, puis en 1999, lui remémorent son premier périple d'adolescent en Allemagne, juste après la guerre. Il y reconnaît cette atmosphère qui « pue la mort ». « Depuis ma naissance, l'histoire du monde n'a été qu'une longue suite de purifications ethniques. » Il évoque les complicités fugaces ou les amitiés profondes nouées avec les hommes et les femmes qu'il a croisés dans les Balkans, en Algérie ou à Gaza : Miguel Gil Moreno, correspondant d'El Mundo, un médecin serbo-croate déraciné qui refuse de prendre position dans le conflit, Kader et Sadek pour lesquels le mot « normal » s'applique à des situations dramatiques ou encore la photographe Anaïk Frantz qui l'entraîne dans une aventure improbable sur le quai du RER à Roissy. Pour lui, la richesse de ces rencontres construit le « roman de la vie ».
Dans ce récit d'une vie, François Maspero nous livre l'inquiétude du survivant qui doit assumer l'héritage des idées défendues par les siens. Face à la démission des pays « riches » pour intervenir au Kosovo ou ailleurs, il souligne notre complaisance passive avec les événements du monde. « Témoigner est-il en soi un combat ? », s'interroge-t-il. Chacune des rencontres amène ses réponses. Maspero écrit sur lui avec le souci, toujours, de relativiser sa propre histoire, de l'inscrire dans une Histoire en mouvement. « Le progrès ne me semble pas possible. Il reste l'espoir. »
Photos de Sluban Klavdij, extraites de Balkans-Transit
Bibliographie
Le Sourire du chat, Seuil, 1984.
Le Figuier, Seuil, 1988.
Les Passagers du Roissy-Express, photographies dAnaïk Frantz, Seuil, 1990.
L'Honneur de Saint-Arnaud, Plon, 1993.
Le Temps des Italiens, Seuil, 1994.
La Plage noire, Seuil, 1995.
Balkans-Transit, photographies de Klavdij Sluban, Seuil, 1997.
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