Documentaire, 17 mars 2010 sur France 2
Quel rôle tient la télévision dans nos vies ? Quel pouvoir a-t-elle sur le téléspectateur ? Le Jeu de la Mort, documentaire de Christophe Nick, tente de répondre à ces questions en reproduisant l’expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité. Conclusion : 80% des cobayes se soumettent à la volonté du petit écran. Hélas, Le Jeu de la Mort devait être suivi d’un document qui mettait en perspective ces résultats, mais France 2 lui préfère un débat et relègue cette analyse pertinente au lendemain.
L’idée de ce documentaire est venue à Christophe Nick en regardant Le Maillon Faible sur TF1. « J’ai découvert ce jeu et j’ai eu la certitude non seulement qu’il y avait là une métaphore de notre époque (pour être un « winner », il faut être une ordure) mais encore qu’un palier était franchi dans le spectacle télévisé. (…) L’élimination ouvrait la voie au spectacle de la violence et de la souffrance, et la suite l’a montrée avec la téléréalité ». Accompagné d’une équipe de scientifiques conduite par Jean-Léon Beauvois, psychologue français, Nick décide alors de reprendre l’expérience de Milgram et de l’adapter en jeu télévisé. En 1960, Stanley Milgram, psychologue américain, se lance soi-disant dans une série de tests sur la mémoire. En réalité, il cherche à évaluer le degré d’obéissance face à une autorité. Il recrute des anonymes, leur promet une certaine somme d’argent pour une heure de leur temps et les convoque dans un laboratoire. Comme dans le faux jeu de Christophe Nick, ils sont deux, l’un est un complice, l’autre le véritable cobaye de l’expérience. Par tirage au sort, le cobaye est nommé « questionneur », le complice « questionné ». Ce dernier a une minute pour apprendre une liste d’association de deux mots (par exemple, « herbe folle »), puis il s’enferme dans une salle, invisible au questionneur. L’interrogateur lit : « herbe a. verte, b. folle, c. coupée ou d. tondue ? » et le questionné donne la bonne réponse via un afficheur. En cas de mauvaise réponse, l’interrogateur doit envoyer une décharge. Faible au départ (quelques volts), elle culmine à 460 V.
La Zone XTrême
C’est exactement cette expérience qui a été mise en œuvre par Christophe Nick sous le nom de Zone XTrême. En revanche, là où l’autorité était un scientifique chez Milgram, ici, elle est représenté par la présentatrice du jeu, Tania Young. Le candidat et le complice sont reçus par le producteur qui explique le concept ; « Ne vous inquiétez pas », insiste le producteur, « celui qui reçoit des décharges ne risque rien ». Un goût du « c’est sans danger » de Marathon Man. Une fois les rôles définis par tirage au sort trafiqué, les candidats partent sur le plateau du jeu. Un décor ultra chargé les attend reprenant tous les codes en vigueur, et surtout un public chauffé à blanc qui se trouve être la seule variable sensiblement distinctive de l’expérience de référence (les mots, le jeu, les phrases, tout est strictement identique à Milgram). Bilan (inquiétant) : 81% obéissent et vont au bout du concept de l’émission, infligeant les 460 V là où ils n’étaient que 62% chez Milgram.
Milgram ne pèse pas lourd
Autant le dire, toute la partie du documentaire autour du jeu est relativement insoutenable car le questionné complice peut « parler » à la fin de chaque question et ce qui commence comme une blague potache (« Ahahah, ça picote ! », « Ouch, ça pique ! ») devient de moins en moins supportable (« Mais ça fait mal ! », « Bon, je veux arrêter maintenant », « Laissez-moi sortir d’ici ! », « Vous n’avez pas le droit de m’obliger à rester »). Il finit même par se taire totalement sur les sept dernières questions, et pas de réponse = mauvaise réponse. Dur aussi, le réalisateur pointe autant que possible la souffrance psychologique des participants qui ne savent pas ce qu’ils doivent faire face à cette situation hors du commun. Et à les voir, on est obligés de s’identifier et de tenter de répondre soi-même à la question qu’on ne veut pas se poser : « et si j’étais à leur place ? ».
Chacun réagit différemment, bien sûr, même si le déroulé et les injonctions de la présentatrice sont toujours les mêmes (« La production prend en charge toutes les conséquences », « Vous devez continuer », « Vous devez pousser la manette », « Vous devez aller au bout »). En ultime recours, elle en appelle au public : « Qu’en dit le public ? » et celui-ci crie à tue-tête : « Le châtiment, le châtiment ! ». Certains cobayes n’écoutent plus, entrent dans leur bulle et vont au bout de l’expérience pour « en finir le plus vite possible », d’autres tentent d’aider le questionné en appuyant sur la bonne réponse. Il va sans dire que nombreux sont ceux qui sortent totalement anéantis de l’expérience, d'autant plus quand on leur annonce que tout était truqué. Et si tous ont bénéficié d’un soutien psychologique, on s’interroge sur leur vie dans leur quartier le lendemain de la diffusion du documentaire. Car il faut souligner que ces gens qui ont participé à la Zone XTrême ne sont pas de dangereux psychopathes, mais des personnes lambda qui face à une situation inadmissible sont passées à « l’état agentique », comme l’appelle Milgram : l’individu n’est plus autonome, il devient un agent exécutif d’une volonté étrangère, ici la télévision.
Et le temps de la réflexion ?
Si le documentaire est efficace, les conclusions qui sont tirées peuvent appeler quelques réserves. Est-ce la télévision qui a de l’autorité ou le décorum qui entoure le spectacle du jeu ? Certains candidats expliquent être allés au bout pour ne pas décevoir les gens autour d’eux : le public, les cameramen, l’animatrice. Cette dernière représente d’ailleurs réellement l’autorité pour le candidat puisque – dans une expérience alternative – dès qu’elle s’en va, le taux d’obéissance s’effondre (70% arrêtent dès que le complice se plaint). Finalement, ce que montre le Jeu de la Mort, c’est moins le pouvoir direct de la télévision sur le téléspectateur que le système qui pèse sur un individu, amené sciemment et sans aucune contrainte à blesser quelqu'un. Réalité de notre époque : on pourrait tout à fait produire une émission où des gens feraient volontairement souffrir leurs semblables. Et, « il suffirait d’un diffuseur et d’un public », comme le dit Christophe Nick, (et pas de doute : ils seront là) pour que ce type de programme déboule sur les chaînes de télévision. Or c’est justement ce que soulignait et analysait un second documentaire prévu dès le départ comme complément du Jeu de la Mort, Le Temps de Cerveau Disponible .
Pourtant, et c’est bien dommage, France 2 a finalement décidé d'enchaîner avec un débat animé par Christophe Hondelatte. Il est évident que ce débat (que nous n’avons pas vu) ne peut devenir qu’une foire d’empoigne où l’on critiquera la forme du documentaire et pas le fond. Le Temps de Cerveau Disponible, qui marchait de paire avec le Jeu de la Mort, était bien plus subversif. Alternant images d’archives, images récentes (insoutenables) de programmes diffusés sur diverses chaînes internationales et réflexions de philosophes et de spécialistes de la télévision, il est la clé qui permet de comprendre et de tirer les enseignements du documentaire de Nick, au contenu brut. En le repoussant en seconde partie de soirée le lendemain (autant dire aux calendes grecques), on sent que France 2 a préféré le « coup médiatique » du Jeu de la Mort à la lecture critique de la télévision que proposait ce second document. Dénoncer le sensationnalisme, c’est bien, mais allez au bout de la démarche, ce serait mieux.
Le Jeu de la mort, le 17 mars à 20h40
Le Temps de cerveau disponible, le 18 mars à 22h45 sur France 2

Illus France 2 / Christophe Russeil
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