Reportage
Tati, système D, paquet de clopes à 3 euros. Barbès. Il y a des lieux que deux ou trois acceptions situent. Ici et depuis quelques années déjà un petit trafic s’est installé. Des vendeurs de cigarettes essaient de faire leur beurre, à la sauvette et à l’écart de la vigilance policière. Une histoire d’hommes en survivance.
"J’achète un paquet de cigarettes 2,30 euros et je le vends 3 euros". Abdelaziz, l’œil alerte et le manteau exagérément bombé, renseigne sur la combine à soixante dix cents. Comme une quinzaine d’autres ce samedi, il est en train d’essayer de refourguer un paquet de ses doses nicotiniques venues "de Chine puis de Belgique".
Dans un murmure, les vendeurs distillent les informations essentielles "Malboro, Legend, 3 euros, 3 euros". Venu d’Irak, l’homme de 38 ans a transité par la Turquie où il a perdu ses papiers. Un parcours du combattant plus tard, le voilà confronté au "paradis français".
Un trafic qui rapporte peu
Samir, un collègue de galère, s’immisce rapidement dans la conversation et déchante pour deux : "Je viens du bled, on nous dit la France, la France, mais ici les arabes ils galèrent…". Pâtissier de formation, marié de fait, Samir titille la trentaine et regrette de ne pas pouvoir vivre de son activité : "il y a beaucoup de vendeurs de clopes qui ont un métier de plombier, de maçon et cetera mais personne n’en vit, alors bon…".
La vente de cigarette de mauvaise facture ne semble pas vraiment être un choix, ni un moyen d’arrondir ses fins de mois, mais plutôt une nécessité pour des types, souvent sans papiers, de survivre. "Si on fait ça, c’est juste pour pouvoir manger, s’habiller et se laver", reprend Abdelaziz.
On pouvait penser que la subsistance prendrait une autre allure avec l’augmentation régulière du paquet de cigarettes dans les tabacs, les intéressés nous affirment que "pas vraiment". Et pour cause. Les clopes ne sont plus de simples produits de contrebande (et donc de qualité) importés d’Andorre ou d’Espagne, mais de véritables contrefaçons.
Qualité "made in China"
Fabriquées en Chine, beaucoup contiennent des filtres cotonneux de mauvaise qualité et des dosages (en nicotine et en goudron) très approximatifs. Autrement dit, l’impression d’en fumer dix lorsqu’on en grille une. Les vendeurs eux-mêmes rechignent à tirer sur ces tiges mal finies. "On ne les fume pas, elles sont trop fortes. Nous on fume des clopes venues du bled".
Tributaire d’un commerce peu florissant, les vendeurs doivent faire face à un autre problème, celui du péril bleu. Si aujourd’hui, les fonctionnaires ne semblent pas avoir mis les pieds dehors, d’autres jours ça patrouille dur. "Notre commerce dépend de la police et de sa présence. S’ils sont là, on ne peut plus vendre ou alors ailleurs", nous explique un habitué.
Le lendemain, la police rôdait et plutôt que la rue, les discrets "alpagueurs" préféraient le bas de l’escalator de la très fréquentée station Barbès Rochechouart. C’est un peu le jeu du chat et de la souris. Mais ici, il arrive que Tom chope Jerry, au grand dam de nos interlocuteurs qui regrettent de vaines tracasseries.
Quand les Bleus font la chasse aux blondes
Selon eux, si les policiers le souhaitaient, ils pourraient faire cesser le trafic. "Si on est là, c’est parce qu’il y a de l’argent en jeu. Dès fois, la police prend juste nos cigarettes, des fois, elle prend aussi l’argent et le met dans sa poche", confie Samir. Des Noiret et Lhermitte période "Les Ripoux" ? Pas certain, mais le doute est semé.
En réalité, ce qui intéresse la police, c’est moins le petit revendeur que le gros fournisseur. Hier la France n’était qu’un pays par lequel transitaient les cigarettes de contrefaçon en partance pour le marché anglais, où le prix des sèches tueuses plafonne depuis des années.
La politique sanitaire de la France a changé la donne et volontairement fait remonter le prix des Gitanes maïs et celui de ses compatriotes. En 2008, ce sont près de 57,9 tonnes de cigarettes de contrefaçon qui ont été saisies par la douane. Dans le bordelais on appelle ça un bon cru.
2009 aussi promet. Fin mai, les douaniers ont saisi 15 tonnes de cigarettes contrefaites soit 75 800 cartouches de dix paquets et une valeur totale de 3,6 millions d’euros. Mais les grosses prises sont rares et le fournisseur reste planqué. Leurs ravitailleurs, Abdelaziz et Samir n’en parle pas. "Il est derrière le rideau, il est caché", sourient-ils. Mais pour l’attraper lui, les policiers les filent eux : "dès fois ils perquisitionnent même l’endroit où on habite".
"Ici, tous les problèmes avec la police sont liés à la cigarette"
En pratique, les vendeurs à la sauvette ne risquent pas grand-chose si ce n’est une amende et la confiscation de la marchandise… forcément. Les sans papiers jouent un peu avec le feu mais, selon les dires de certains et l’expérience d’Abdelaziz, ils finissent la plupart du temps par être relâchés.
Face à cette relative mansuétude, les vendeurs de cigarettes en viendraient presque à regretter que les autres formes de délits aient disparu de Barbès : "il n’y a plus de grand banditisme ici, tous les problèmes avec la police sont liés à la cigarette", soupire Samir. Quoiqu’il en soit, les deux vendeurs se défendent de monnayer autre chose que des blondes mal fagotées : "tu ne trouves plus de drogue à Barbès. Ceux qui vendent des clopes ne vendent pas de drogue, pour ça, il faut aller du côté de Château Rouge". Un autre XVIIIème… déjà.
Une chose est sûre, tant que le quartier comptera son lot de "démunis", les petits trafics, comme celui de la vente de cigarettes de contrefaçon, perdureront. En mutant au gré des changements de la société, en s’adaptant à la demande du tout venant. Que la police rôde, ou pas. Comme une évidence, comme une tradition aussi. Comme une rare issue… surtout.
Repères :
Où ? A Barbès, XVIIIème arrondissement de Paris. Les vendeurs se postent où la police n’est pas. A la sortie du métro, en bas des escalators ou sur le trottoir, le long du boulevard La Chapelle et Rochechouard.
Combien ? Le faux paquet de Marlboro coute 3 euros contre 5,30 euros dans un tabac. La cartouche se monnaie aux alentours de 23 euros.
Quoi ? Les cigarettes sont, pour la plupart, des produits de contrefaçons venus de Chine ou des pays de l’Est et vendus sous les marques Marlboro, Winston et Legend.
Que risquent les vendeurs à la sauvette ? Si ces peines sont rarement appliquées, sauf pour les gros fournisseurs, voilà, selon l’article 414 du code des douanes, ce que risque un vendeur à la sauvette qui monnaieraient des cigarettes de contrebande ou de contrefaçon.
1) La confiscation des marchandises de fraude, des moyens de transport et des objets et marchandises ayant servi à dissimuler la fraude ;
2) Une amende comprise entre une et deux fois la valeur de l'objet de la fraude. Lorsque les faits sont commis en bande organisée, la peine d'amende peut être portée jusqu'à cinq fois la valeur de l'objet de fraude ;
3) Un emprisonnement maximum de 3 ans. Lorsque les faits sont commis en bande organisée, la peine d'emprisonnement maximum est portée à dix ans.

Photo : crédit SIPA
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