Roman Polanski est un des cinéastes les plus célèbres du monde. Depuis plus de 40 ans, son nom revient régulièrement sur le devant de la scène et son destin, mouvementé, semble obéir à une logique de cycles. Pour mieux cerner le mythe Polanski, retour en 5 dates clés sur la carrière du cinéaste et son évolution dans l’imaginaire collectif.
1968 : La bombe Rosemary's Baby
En cette année d’agitations politiques, Roman Polanski, cinéaste polonais né à Paris, réalise son premier film américain. Adapté d’un roman d'Ira Levin, Rosemary's Baby raconte avec maestria l’histoire d’une possession démoniaque, sur fond de secte satanique et de paranoïa ; moquant gentiment le rêve américain et plaçant son récit horrifique dans un cadre réaliste, le film obtient un immense succès international et devient un classique du cinéma d'angoisse.

Mais un tel phénomène de société ne laisse pas insensible : Rosemary's baby remet notamment en question la notion de famille, ce qui lui est violemment reproché par les cercles conservateurs, qui parlent d’un film "anti-chrétien". De même, certains esprits fragiles accuseront plus tard Polanski d'avoir déchaîné les forces du mal. Pour écrire le scénario, le réalisateur a effectivement consulté Anton LaVey, fondateur en 1966 de l'Eglise de Satan, qui l'a renseigné sur les rituels sataniques. LaVey apparaît dans le générique, comme conseiller occulte.
1973-1974 : Le Napoléon du Nouvel Hollywood (Chinatown)
Très affecté par le sordide assassinat de son épouse Sharon Tate à Los Angeles en 1969, Roman Polanski a pourtant enchaîné deux films en Europe (Macbeth et Quoi ?). Puis Chinatown, hommage au film noir, marque le retour du cinéaste à Hollywood. Dans l'atmosphère bouillonnante de créativité des seventies, Polanski expérimente la lutte des égos. Après s'être heurté au scénariste Robert Towne lors de la préparation, le réalisateur va vivre une guerre ouverte avec son actrice Faye Dunaway, lui arrachant par exemple un cheveu sans prévenir, pour les besoins d’une séquence.

Dans son livre Le Nouvel Hollywood, Peter Biskind revient sur les évènements, citant le producteur Robert Evans : "Roman, avec les acteurs, c'est Napoléon". Le livre évoque notamment le houleux tournage d'une séquence en voiture : Faye Dunaway demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller aux toilettes, mais Polanski refusait fermement. "Puis au bout d'un moment, il est allé la voir pour lui donner quelques indications ; lorsqu'il s'est approché, elle a baissé la vitre de la portière et lui a jeté un gobelet plein de liquide à la tête. Il s'est écrié "Connasse, c'est de la pisse !", elle lui a répondu "Oui, espèce de petit branleur" et elle a remonté la vitre. On n'a jamais su si c'était Jack Nicholson ou si c'était vraiment elle qui avait pissé dans le gobelet".
Les récits du tournage de Chinatown dépeignent tous un Polanski excentrique et surexcité, à qui il arrivait de quitter le plateau. Mais cette suite de conflits accouchera d’un pur chef d’œuvre du cinéma policier. Réussite majeure, élégante et tragique, Chinatown décrochera 11 nominations aux Oscars et empochera quatre Golden Globes.
1986 : L'échec de Pirates
Suite à l'affaire Samantha Geimer (Polanski est accusé de viol sur mineure), le cinéaste a fui les Etats-Unis en 1977 pour retrouver la France. Après le succès de Tess, il a pris ses distances avec le cinéma, se consacrant à la rédaction de son autobiographie (Roman par Polanski, publiée en 1984).

Il tente un retour en 1986 avec Pirates, film à gros budget à mi-chemin entre la satire et l’hommage aux vieux films de pirates. La recherche des financements fut aussi longue que pénible, les grands studios américains se désengageant les uns après les autres. Tarak Ben Ammar (futur distributeur en Europe de La Passion du Christ) produisit le film de sa poche, mais l’échec commercial n’en fut pas moins au rendez-vous. Payant sans doute son absence de stars au casting, Pirates (que Polanski a co-écrit avec son vieux complice Gerard Brach) marque la fin d'un cycle pour le réalisateur, qui perd également l'appui de la critique.
2002 : Le triomphe du Pianiste
Après des années 1990 mitigées, Roman Polanski effectue un retentissant come-back avec Le Pianiste. Adaptation de l'autobiographie du pianiste et compositeur polonais Wladyslaw Spzpilman, le film permet au cinéaste d’évoquer la persécution des Juifs polonais pendant la seconde guerre mondiale. Revenant sur ses jeunes années, Polanski se confronte à ses blessures intimes (comme il l'avait fait en 1976 dans Le Locataire, puissant drame sur le deuil et la dépossession) et trouve un écho planétaire. Sous ses apparences académiques, Le Pianiste réussit à toucher toutes les générations de spectateurs et reçoit une constellation de prix dont la Palme d'or à Cannes, le César du meilleur film et l'Oscar du meilleur réalisateur.

Le film met aussi en lumière la cohérence globale de la filmographie de Polanski, depuis toujours hantée par le spectre de la persécution et par l'intrusion d'un corps étranger dans un quotidien tranquille.
Consécration ultime pour le cinéaste, le tout-Hollywood lui réserve une standing-ovation à la cérémonie des Oscars en 2003 (toujours menacé par la justice américaine, il n’a évidemment pas pu se rendre aux Etats-Unis). Une sérénité nouvelle semble se faire jour chez Polanski, qui a enfin réalisé son film sur la seconde guerre mondiale et qui retrouve les sommets de la notoriété.
2009-2010 : L'arrestation en Suisse, la sortie de The Ghost-Writer
En septembre 2009, alors qu'il se rend au Festival du film de Zurich, Roman Polanski est arrêté par la police suisse, qui exécute un mandat d'arrêt américain vieux de trente ans concernant l'affaire Samantha Geimer. Risquant la prison à vie en cas d'extradition, le cinéaste se retrouve au centre d'un imbroglio médiatico-politique. Précédés par le ministre français de la culture, plusieurs artistes prennent la défense de Roman Polanski. Mais l'opinion publique internationale semble lâcher le réalisateur ; en France notamment, beaucoup exigent que Polanski affronte la justice américaine, bien que la victime ait depuis longtemps retiré sa plainte.

Provisoirement libéré sous caution et assigné à résidence dans son chalet suisse, Roman Polanski ne peut se rendre au Festival de Berlin de février 2010, où son thriller politique, The Ghost-Writer, lui vaut le prix du meilleur réalisateur. Réconforté sur le plan artistique, le cinéaste - qui semblait apaisé depuis le succès du Pianiste - se trouve à nouveau dans une situation menaçante. La vie de Roman Polanski semble définitivement se confondre avec son œuvre cinématographique, marquée par le retour des fantômes, le poids du passé et l'impossible harmonie.
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