Jusqu'au 3 avril 2010, Théâtre de l'Odéon
Wajdi Mouawad (pour le texte français) et Krzysztof Warlikowski (pour l’adaptation et la mise en scène) explorent Un tramway nommé désir, après Kazan au cinéma. Leur vision vire à l’exercice de style bavard. Belle mise en scène et scénographie, saisissante performance d’Isabelle Huppert en Blanche, mais trop de références mythologico-littéraires viennent truffer le texte original. Le tramway rame, et on s’ennuie…
On attendait beaucoup de ce spectacle-là. Trop sans doute. Il faut dire que l’affiche était diablement prometteuse. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène de grande intelligence, pour la traduction du texte de Tennessee Williams. Puis Krzysztof Warlikowski, l’un des metteurs en scène les plus audacieux et virtuoses que compte la scène européenne contemporaine. Enfin, une distribution ébouriffante. Isabelle Huppert en Blanche DuBois. Andrzej Chyra, fidèle compagnon de route de Warlikowski en Stanley Kowalski. Florence Thomassin en Stella. Et Yann Collette en Mitch.
La tragédie est connue. Blanche, instit’ alcoolo à la dérive après le suicide de son mari, homosexuel, débarque chez sa sœur, Stella, enceinte et mariée à un immigré polonais, mâle viril et brute épaisse. Blanche cherche un refuge douillet, elle atterrit en fait dans un bouge minable au bout d’une ligne de tram de la Nouvelle-Orléans et va se retrouver littéralement écrasée par son entourage. Les deux frangines sont issues de la haute-société, le beau-frère est ouvrier. Lutte des classes en toile de fond, donc. Mais ce tramway-là c’est surtout la lutte des corps –quasi-animale, par moments- et des esprits malades, les sentiments qui s’entrechoquent, le sexe et la violence, l’amour et la haine, la folie et la raison.
Chaos intérieur
La représentation s’ouvre sur une scène de délire. Isabelle/Blanche, au bout du rouleau, est assise sur une chaise , caraco et short de satin noir, jambes écartées. Regard hagard, expression vide, elle hurle, soupire, ânonne. Des bruits. Des mots incompréhensibles. Son image est filmée en temps réel, et projetée sur un écran géant. La scène est longue, difficile, ça bouscule.
Le ton est donné. Ce qui passionne Warlikowski, ici, c’est le chaos intérieur de Blanche. Loin d’une reconstitution naturaliste de la pièce, il se concentre sur un univers mental chahuté. Blanche va, vient, erre. Elle prend des bains, se change (vissée sur des talons interminables, elle livre un véritable défilé, orchestré par Dior et Saint-Laurent), se maquille, fume des cigarettes, prend des drinks, harcèle son beau-frère qu’elle déteste. Huppert est saisissante. Elle joue la fêlure, puis l’hystérie. Dans ses moments de délire, comme dans ses rares moments de retour à la lucidité. Elle est violente et fragile, terrifiante et attachante. On repense à elle dans La pianiste, dans Quartett aussi, que Bob Wilson avait mis en scène ici même voilà quelques années. Et puis à ses rôles de jeune diablesse, chez Tavernier, chez Chabrol. L’actrice est coutumière des performances. Elle le montre une fois de plus. Face à elle, Florence Thomassin en Stella dure et brisée à la fois, ou Renatte Jett en voisine singulière ne déméritent pas.
Dans un décor vertigineux signé Malgorzata Szczesniak, l’espace est habité –comme souvent chez le metteur en scène- de grandes cages de verre. Ici, une baignoire, là, des toilettes. On y observe les personnages comme des créatures dérisoires. En avant-plan, une table, des sièges. En fond de scène, un incroyable alignement de quilles de bowling. Les jeux de lumières et projections transforment tour à tour l’espace et embarquent dans des univers étonnant.
D’où vient alors que le temps semble si long (trois heures, tout de même, qui semblent plus) ?
D’une adaptation contestable. Pas nécessaire de parsemer le texte de mots genre « cheap », « cool » ou de références aux plombiers polonais pour faire moderne, ou faire sourire.
Comme dans Apollonia, Warlikowski a voulu, ici, se construire une partition sur- mesure, en truffant son texte d’ajouts et de références. Littéraires et mythologiques, elles sont le plus souvent à côté de la plaque. Ici Flaubert, là Coluche, Platon ou Sophocle. La représentation vire à l’exercice de style bavard et lourd, entrecoupé de chansons punk, rock ou latino. Pour le moins douteux aussi, cette omniprésence d’une vierge fleurie en toile de fond pendant le scène de viol de Blanche par Stanley !
A l’issue d’une interminable litanie extraite de La Jérusalem délivrée de Torquato Tasso, un spectateur a hurlé « Pitié ! », le soir de la première. Malgré les applaudissements polis d’un parterre essentiellement composé d’invités qui ont suivi, beaucoup pensaient la même chose, sans doute.

Un tramway, d’après Un tramway nommé désir de Tennessee Williams. Mise en scène de Krzysztof Warlikowski. Avec Isabelle Huppert, Andrzej Chyra, Florance Thomassin, Yann Collette, Renate Jett, Cristian Soto. Jusqu’au 3 avril, Théâtre de l’Odéon.
Photos © Pascal Victor / Odéon-Théâtre de l'Europe.
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