Aventure/action - Wii - PS2 - PSP
Au cours des deux derniers épisodes de la série, le charme de Silent Hill s’est désagrégé. A force de vouloir greffer le mythe révisé par Christophe Gans, ce sont des pans entiers de mystère et d’ésotérisme qui se sont affaissés. Une impasse créative exprimée par la médiocrité de Homecoming.
Développé par Climax Studios, le même développeur derrière Origins, on pouvait craindre un reboot maladroit de la série, puisque Shattered Memories devait transfigurer le tout premier opus de référence. Contre toute attente, l’angle choisi est aussi pertinent que bien traité, offrant une relecture intime de Silent Hill. Intime et subjective au pluriel.
Shattered Memories - Le jeu
Faisant suite à une adptation et une prequel, Shattered Memories est un reboot de Silent Hill, reprenant l’introduction du jeu sorti en 1999, mais déroulant une intrigue différente. L’appréhension vis-à-vis de ce remake était justifiée, quand on sait qu’Origins et Homecoming ont dû se plier à la vision de Gans pour tenter de faire cohabiter deux mythologies divergentes. On s’attendait donc à une autre réécriture forcée qui redéfinirait les bases de la série, effaçant toute une décennie de légendes entremêlées.
C’est effectivement ce que fait Shattered Memories, mais en adoptant une troisième perspective, qui n’est ni celle de Gans, ni celle du Silent Hill originel. Cette fois, on se dégage du culte ésotérique, de la réincarnation démonique, des univers glauques tapissés de cuir humain, pour plonger directement en session de psychothérapie.
Shattered Memories est en surface une recomposition des mémoires éparpillées d’Harry Mason au travers d’une séance de thérapie. Ce procédé permet de donner un rythme différent au gameplay, d’instaurer des respirations narratives, de briser le rythme de l’horreur pour mieux imposer sa propre structure. La durée des phases change selon la nécessité, variant les intensités, mais ce schéma permet de mieux assimiler la portée du scénario en lui dédiant des segments.
Climax Studios a fait des choix de game-design, qui, s’ils semblent radicaux, sont justifiés. Le combat a disparu. Finies les couteaux à beurre qui égratignent vaguement des créatures de cauchemar. Les passages de course-poursuite, ou plutôt de fuite, caractérisent le Silent Hill alternatif par un équilibre délicat entre panique et désorientation au cours de la progression.
Libérée du combat, cette phase ressemble à son cousin ClockWork Tower, par les cachettes dans lesquelles on s’engouffre. C’est un autre rythme, propre à ces passages, qui s’installe selon notre approche de la fuite, mettant à rude épreuve les décisions de level-design de Climax. Souligner d’une touche colorée les portes et obstacles pour faciliter la déambulation n’est pas sans rappeler Mirror’s Edge. Si elle surprend visuellement, l’idée reste néanmoins efficace dans le feu de l’action.
L’autre élément mis au rebus concerne les énigmes, qui ont perdu leur dimension ésotérique ainsi que la recherche laborieuse de clés en kit, pour se concentrer sur des problèmes simples dont la solution logique se trouve à proximité de la porte à débloquer.
Cela fait de Shattered Memories un jeu plus facile, mais qui s’épargne d’être artificiellement plus difficile, par le biais de combats superflus pendant la quête d’un puzzle pour enfant débile. Ce dégraissage de game-design baisse considérablement le challenge, réduisant presque l’expérience de jeu au niveau du récit interactif, mais laisse paradoxalement respirer la narration en l’ayant amputée de ses organes malades.
Climax a également bien compris le matériel sur lequel il développait, car l’équipe est parvenue à en utiliser toutes les fonctionnalités, y compris le haut-parleur. Shattered Memories est techniquement au point, autant sur l’interface que sur le visuel. Le moteur n’hésite pas à transposer des effets graphiques audacieux, au prix de quelques saccades, ce qui démontre de la part de Climax une intention d’exploiter la plateforme malgré ses limites.
Quant au fil conducteur de la psychothérapie, c’est à la fois un prétexte pour recadrer la narration, et une vision fraîche d’un thème cher à Silent Hill : L’enfer personnel. Enrichie de quelques rebondissements majeurs, cette troisième genèse de Silent Hill surprend par sa justesse et par ses partis-pris. C’est aussi ce qui fait pardonner sa faible durée de vie, puisqu’on cède facilement à la curiosité de revisiter l’histoire avec d’autres embranchements, de savourer certains détails graphiques qu’on vient enfin de comprendre avec le dénouement.
La chronologie syncopée, le chaos de la ville transformée, sont les métaphores d’une mémoire éparpillée qu’on tente vainement de recoller, d’un deuil qu’on peine à faire en dépit de ses convictions.
Shattered Memories est par ailleurs une œuvre finie, dont la conclusion pourrait tout aussi bien être celle de la série. Certains la considéraient morte depuis The Room, d’autres avec Homecoming. Ce n’est pourtant plus une question d’arc narratif ni de mythe, car cette fois-ci, c’est à la source que Climax est remonté pour figer Silent Hill dans la glace, en lui sculptant un superbe cercueil. Silent Hill peut enfin reposer en paix.
Shattered Memories – La subjectivité du souvenir
Le point de départ est le même. Harry Mason errant dans Silent Hill, à la recherche de sa fille Cheryl. Sauf que pour Shattered Memories, l’action n’est qu’un flashback évoqué pendant une séance de thérapie. La remise en contexte de ce qu’est le présent en fait un récit et non plus une aventure vécue au premier degré. Un changement de référent qui introduit la notion de subjectivité.
Tout au long du jeu, nous devons faire face à des évènements qui contredisent Harry, des personnages qui questionnent ses souvenirs. Progressivement, on finit par hésiter en tant que spectateur entre la théorie du complot, ou la réalisation qu’Harry sombre dans la dénégation. On est souvent partagé entre plusieurs hypothèses, à cause de la nature fantastique de Silent Hill. L’incohérence de sa structure spatio-temporelle, le reflet qu’elle donne de la psyché devraient nous suffire pour expliquer cette perception décousue de la réalité. Mais cela ne suffit pas.
C’est en fait l’idée même de réalité qui est au cœur de Shattered Memories. Pas seulement celle vécue par Harry, mais celle qu’on confie au thérapeute lors des phases de repos entre deux niveaux. Le jeu nous laissant l’opportunité de re-modeler les protagonistes et quelques lieux par nos réponses au cours de ces séquences, on comprend que c’est aussi la réalité dans son ensemble qui perd de son sens, selon l’interprétation qu’on veut bien lui donner.
Les incohérences ne sont pas symptomatiques d’une démence mais d’un conflit entre la réalité objective et notre subjectivité, ce qui amène une remise en cause de la dualité vérité-réalité.
Les principes de dénégation et d’acceptation sont au cœur de Silent Hill depuis le départ, où chaque personnage principal doit faire face à sa culpabilité ou ses traumatismes pour sortir du cauchemar. Bien que reprise ici, cette thématique s’éloigne graduellement de l’horreur pour se rapprocher du symbolisme et de l’introspection. Quel que soit le dénouement auquel on arrive, la réalité finale découle de notre subjectivité et du rapport fragile entre confession et conviction.
Shattered Memories bouleverse la définition du cauchemar tel qu’elle était auparavant établie dans Silent Hill, en l’exprimant par le biais de la psychiatrie. En rationalisant la fiction, il dissipe le fictif et par extension, le fantastique.
Chaque Silent Hill est l’objet d’un deuil. Celui-ci nous convie à l’enterrement de la pensée magique.

Silent Hill : Shattered Memories
Développeur : Climax Studios
Editeur : Konami
Sortie en France : 25 février 2010