Grand Palais, Paris, jusqu'au 21 février 2010 et Mac/Val, Vitry-sur-Seine, jusqu'au 28 mars 2010.
A un an de la Biennale de Venise où il occupera le Pavillon français, Christian Boltanski, artiste de renommée internationale, est l'invité de la très officielle Monumenta, au Grand Palais, et du Mac/Val, à Vitry. Dans ses installations Personnes et Après, il joue sur le registre de l'émotion, épuisant un système qui prend en otage l'émotion du spectateur.
Personnes, œuvre de la démesure
Après avoir dépassé un mur composé de boîtes rouillées numérotées, le visiteur découvre l'installation Personnes, qui épouse impeccablement les vastes volumes du Grand Palais, si difficiles à occuper (Anselm Kiefer lui-même n'y était pas totalement parvenu il y a trois ans). Des parterres rectangulaires de fripes sont disposés de manière régulière dans la nef, tandis que dans la profondeur de la travée perpendiculaire, un monticule de vêtements est animé par une gigantesque pince qui vient les saisir pour les relâcher aussitôt. Aux angles de chaque quadrilatère, des hauts-parleurs fixés à des poteaux diffusent les battements de cœur enregistrés auprès de dizaines de volontaires.
Rien de bien nouveau dans cette installation spectaculaire de Christian Boltanski, si ce n'est l'hybris, une démesure physique et dramatique rarement atteinte dans son travail. On y retrouve les éléments mis en œuvre depuis un certain nombre d'années : la sacralité, émanant du lieu même qui, par ses caractéristiques architecturales (nef, transept, voûte, etc.), rappelle une cathédrale, et dont on parcourt l'espace comme dans une cérémonie liturgique, mais aussi par l'évocation du thème du Jugement dernier et de la pesée des âmes ; le corps absent, par la présence paradoxale du vêtement, qui en figure la dépouille ; la célébration du souvenir des anonymes, objectivé par les boîtes numérotées ; l'iconographie de la Shoah et de l'univers concentrationnaire, que rappellent les amas de vêtements et l'intuition sous-jacente d'une disparition collective...
La mort, en un mot, plane au-dessus de nos têtes. Au Mac/Val, c'est même vers un Après, titre de l'exposition satellite qu'organise le musée d'art contemporain de Vitry-sur-Seine, que nous sommes guidés par de maladroits mannequins personnifiant des mânes errant, questionnant les damnés que nous sommes : « Et toi, as-tu beaucoup souffert ? ». La mort, encore, qui écrase le spectateur de son absolue vérité, anéantissant au passage toute velléité critique.
L'œuvre comme prise d'otage
Car que dire face à une œuvre, qui, comme l'écrit très bien Catherine Grenier dans la monographie consacrée à Boltanski publiée pour l'occasion, fait aussi « devoir de mémoire » ? On connaît la biographie de Christian Boltanski, sa naissance en 1944 d'une mère catholique et d'un père d'origine juive qui se cacha tout au long de la guerre, son enfance confinée et ultra-protégée, qu'il tentera de recréer et de « normaliser » dans les œuvres de la première partie de sa carrière. Puis, coïncidant avec la mort de son père au milieu des années 1980, une seconde phase le voit « mettre en scène l'oubli », avec ces photographies agrandies qui transforment les individus en spectres, ces vêtements qui personnalisent par métonymie les disparus ou ces boîtes-reliquaires. Après être allé de la mort vers la vie avec la vitalité de l'enfance, l'artiste accomplit donc le chemin inverse : la mort est une « ligne de fuite », les œuvres sont des « cimetières ».
Comme le dit Catherine Grenier, Boltanski choisit dans ses projets récents « l'émotion plutôt que la réflexion », et se place dans la filiation du romantisme en « réduisant au maximum la distance entre l'œuvre et le spectateur ». Acculé, celui-ci se trouve pris en otage d'une émotion qui dépasse le jugement esthétique de l'œuvre.

Christian Boltanski, Personnes, Monumenta 2010, au Grand Palais, Paris, jusqu'au 21 février 2010.
Christian Boltanski. Après, au Mac/Val, Vitry-sur-Seine, jusqu'au 28 mars 2010.
A lire : Christian Boltanski, avec un texte de Catherine Grenier et un entretien de Daniel Mendelsohn avec l'artiste, Flammarion, 39 euros, 212 pages
Légendes :
1. Christian Boltanski pose devant l'oeuvre réalisée pour Monumenta 2010 © GILLES BASSIGNAC/JDD/SIPA
2. Image tirée de Christian Boltanski, de Catherine Grenier et Daniel Mendelsohn, Flammarion, p. 136 : Personnes, 2010, préparation de l’exposition, juin 2009 © Christian Boltanski et l’ADAGP, Paris.
3. Christian Boltanski, Après, MAC/VAL, musée d'art contemporain du Val-de-de-Marne, vue d'ensemble de l'exposition, janvier 2010. Photo Jacques Faujour © Adagp, Paris 2010.
4. Christian Boltanski, Personnes, Monumenta 2010, vue de l'exposition. Photo Didier Plowy – Tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication.
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