"Fumisterie", "ânerie", "catastrophe pour notre pays", "boulet aux pieds de nos entreprises", c'est avec des propos peu amènes que Frédéric Lefebvre a souhaité bon anniversaire aux 35 heures, dont la dixième bougie était soufflée cette semaine. Eric Heyer, économiste à l'OFCE, décrypte pour Fluctuat les arguments du porte-parole de l'UMP, et du discours anti-35 heures en général, qui relèvent selon lui du discours idéologique.
Selon Eric Heyer, le débat autour des 35 heures est hautement pollué par les positions idéologiques : "Un récent sondage a montré que les Français étaient plutôt favorables aux 35 heures, mais dans le détail on note un clivage entre les sympathisants de gauche qui sont pour, et les sympathisants de droite contre. C'est pareil chez les économistes et les universitaires. A l'OFCE, on n'est pas tous d'accord non plus. Le discours de Lefebvre est donc celui de quelqu'un qui est très à droite."
Même sur Wikipedia, la page consacrée aux 35 heures, frappée du bandeau "Cet article provoque une controverse de neutralité", fait l'objet d'une querelle insoluble. Depuis avril 2009, la discussion entre les contributeurs est au point mort.
Pour Eric Heyer, qualifié les 35 heures d'ânier, ou de fumisterie, n'est en tout cas pas intellectuellement défendable. Les faits sont là : "350 000 emplois ont été créés grâce aux 35h sur la période 1997 - 2002", tranche-t-il avant de sortir l'argument imparable : "Ce bilan a été fait par la DARES et l'INSEE, donc signé par François Fillon qui était le ministre du Travail de l'époque et qui est contre les 35 heures."
"Maintenant, l'argument des anti-35 h c'est de dire qu'on aurait créé plus d'emploi sur cette même période si on avait baissé les charges des entreprises sans réduire le temps de travail", poursuit Heyer. "Idée que je ne partage pas. A l'OFCE, on estime que ça aurait créé deux fois moins d'emploi. Par ailleurs, le temps de travail n'a pas baissé de 10%, comme certains l'affirment, mais en réalité de 5% en moyenne."
Là encore, Eric Heyer dément les propos de Frédéric Lefebvre. Il rappelle que les entreprises ont accepté les 35 heures grâce aux compensations via les aides de l'Etat, au gel des salaires sur 18 mois et aux perspectives de gains de productivité. Dernier point ô combien crucial : "les 35 heures ont permis de faire passer l'annualisation du temps de travail, qui a entraîné une forte des baisses des heures supplémentaires. On ne travaille plus 39 heures par semaine mais 1600 heures par an, et les heures sup commencent du coup à la 1601e." Pillule que les syndicats n'auraient sans doute pas avalée autrement et dont bénéficie toujours le monde de l'entreprise, notamment dans des secteurs comme l'automobile.
Depuis son élection, en 2007, Nicolas Sarkozy martèle qu'en France on fait moins d'heure qu'ailleurs, qu'il faut "travailler plus pour gagner plus". Or, une récente étude menée à l'échelle européenne est venue démonter cet argument. Non, le Français ne tire pas au flanc, il est dans la moyenne avec ses 1570 heures par an. Soit mieux que les Allemands ou les Hollandais.
Eric Heyer explique : "En fait, la France est le pays où l'on travaille le moins quand on est à temps plein. Les autres pays ont également baissé le temps de travail, mais par le temps partiel, sans recourir à la loi. Parfois massivement, comme aux Pays-Bas où près de 50% des salariés sont à temps partiel. Or, en France on a moins recours au temps partiel, et quand on travaille à temps partiel on fait plus d'heures que dans les autres pays européens. L'écart est donc moins important entre les gens à temps plein et ceux à temps partiel. Mais le temps de travail moyen est similaire à celui de nos voisins".
L'application des 35 heures dans la fonction publique, et en particulier l'hôpital, est le gros point noir de la réforme. Impossible de le nier. Membre du gouvernement Jospin à l'époque, Moscovici le reconnait : "la loi a été appliquée de manière trop uniforme".
Une faillite paradoxale, selon Heyer : "le défaut principal des 35 h, c'est que l'Etat a très bien géré son application dans le privé, en commençant par les entreprises de plus 20 salariés et en donnant deux ans de plus aux autres pour se préparer. Mais qu'il n'a pas su profiter de ce temps pour anticiper; les problèmes qui allaient se poser chez lui, dans la fonction publique. Ce qui a mené à la catastrophe que l'on connait dans le monde hospitalier. Ce point est évidemment très critiquable et engage la responsabilité du gouvernement de l'époque".
Autre argument utilisé par Lefebvre dans sa diatribe anti-35 heures, ces dernières seraient responsables de la baisse du pouvoir d'achat. Une affirmation qui vaut peut-être pour certaines catégories de la population, mais pas pour l'ensemble des Français.
"Les grands perdants ont été les ouvriers qui font moins d'heures supplémentaires à cause de l'annualisation du temps de travail", reconnait Eric Heyer. "Ils ne sont payés en heures supplémentaires qu'à parti de la 1601e heure annuelle, ce qui les pénalise. Les socialistes avaient vendu une réforme populaire, or on se rend compte qu'elle a surtout profité aux cadres qui ont récupéré plein de jours de vacances. Mais, il faut pondérer cela en rappelant que le SMIC horaire a très fortement augmenté au cours de cette période, d'environ 4% an. Par ailleurs, il y a eu un gain de pouvoir d'achat pour les personnes qui ont bénéficié des 350 000 emplois créés."
Cette affirmation n'est pas signée Frédéric Lefebvre, rassurez-vous. C'est plutôt la seule raison valable au fait que la droite n'a pas définitivement enterré les 35 heures, se contentant de les dépouiller de leur essence à coup de lois successives. Le dernier coup ayant été porté par la loi TEPA, alias le paquet fiscal.
Eric Heyer remonte le fil des évènements : "Au départ, avec la loi Aubry on ne pouvait pas travailler plus de 37,5 heures par semaine. En 2003, Fillon a porté le contingent d'heures supplémentaires annuelles à 180, ce qui a permis de travailler 39 heures par semaine. Aujourd'hui, ce contingent atteint 210 heures et le gouvernement a défiscaliser les heures sup". En résumé : "les 35 heures telles qu'elles ont été voté au départ n'existent plus depuis 2003." Ce qui n'empêche pas certains de continuer à taper sur le cadavre.
"Si le gouvernement n'enterre pas les 35 heures", conclut Heyer, "c'est peut-être parce qu'il ne pourrait plus utiliser l'argument des 35 heures comme cause de tous les maux."
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