Musée Rodin, jusqu'au 28 février
On le sait, les expositions qui confrontent les œuvres des grands artistes ne sont pas toujours réussies, voire les desservent. Ainsi l'an passé, Picasso et les maîtres, trop simpliste, s'était fait laminer par la critique malgré ses records de fréquentation. Ainsi pouvait-on craindre le pire de Matisse & Rodin, présentée au musée Rodin. Mais par sa clarté et son évidence, l'exposition éclaire brillamment l'œuvre de ces deux géants.
Si Matisse est considéré comme un peintre de la modernité, Rodin reste marqué par son image de sculpteur de la Belle Epoque. La réalité est plus nuancée. Rodin et Matisse sont tous deux nés au XIXe siècle (respectivement en 1840 et 1869), et ont moins de trente ans de différence. Ils se croiseront peu, Matisse ayant été déçu par le jugement que Rodin porta sur ses dessins. « Il m'a dit que j'avais une main facile, ce qui était faux », dira-t-il plus tard. L'influence du sculpteur sur Matisse sera pourtant considérable.Rodin précurseur
Ainsi dès 1890, Rodin abandonne le fini des formes et le lissé des volumes au profit de déformations anatomiques et de surfaces perturbées, qu'il laisse volontairement marquées par le processus de fabrication. C'est un pas esthétique révolutionnaire : l'expressivité est privilégiée par rapport au mimétisme de l'œuvre avec la nature. Ainsi la poitrine enfoncée du Balzac nu (1896) de Rodin annonce le buste mouvementé du Serf (1900-1903) de Matisse.
Autre avancée spectaculaire : en 1900, Rodin présente L'Homme qui marche, sans tête. Il est le premier sculpteur de l'histoire de l'art à assumer le non-fini de l'œuvre, dans un rapport à l'esthétique de la ruine qui rappelle son amour pour l'antique. La poétique du fragment, dans lequel, selon Rainer Maria Rilke, « rien ne manque de nécessaire », sera reprise dans l'art tout au long du XXe siècle — Le Serf de Matisse a les bras coupés.
Le dessin avant toute chose
Mais Rodin ne se contente pas d'ouvrir la sculpure à la modernité, il fait du dessin, pratique privée qu'il exposera peu de son vivant, le terrain de recherches sur la simplification et l'expressivité de la forme. « C’est bien simple, mes dessins sont la clef de mon œuvre : ma sculpture n’est que du dessin sous toutes les dimensions ». C'est par cette célèbre phrase de Rodin que débute l'exposition du musée de la rue de Varenne.
La spontanéité de la ligne se conjugue avec la liberté des poses des modèles, que Rodin comme Matisse laissaient circuler librement dans l'atelier, avant de trouver le mouvement juste. L'érotisme des dessins de nus de Rodin, qui croque ses modèles jambes écartées ou fesses en l'air, conjure cependant toute pornographie, absente également chez Matisse. Les poses affectées des académies sont ignorées au profit d'une expression du corps libéré de tout signifiant, qui rejoint la passion que vouent à la danse Rodin, admirateur des danseuses orientales et de Nijinsky, comme Matisse, qui consacrera un célèbre décor de peintures à ce thème.
C'est aussi par le dessin que Rodin, avant Matisse, va simplifier les formes. Si on connaît bien les fameux papiers découpés de Matisse, notamment ceux réalisés pour la série Jazz en 1947, où l'artiste délimite directement les formes dans la couleur avec ses ciseaux, on sait moins que Rodin pratiqua sensiblement la même chose un demi-siècle plus tôt. Le dessin collé, alors, devient relief. Un buste de femme la tête renversée en arrière devient une forme abstraite rectangulaire. L'art entre dans le XXe siècle.
Matisse & Rodin, au musée Rodin, Paris, jusqu'au 28 février www.musee-rodin.fr
Illustrations :
. Auguste Rodin, Nijinsky, plâtre, 1912, Musée Rodin © Musée Rodin - Photo : Adagp, Adam Rzepka (détail)
. Auguste Rodin, Femme nue, aux longs cheveux, renversée en arrière, vers 1900, Musée Rodin © Musée Rodin - Photo : Jean de Calan
. Henri Matisse, Grand acrobate, pinceau et encre de Chine, 1952, coll. musée Matisse de Nice © Succession H. Matisse - Photo : Ville de Nice - Service Photographique
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