Les jeudis 14 et 21 janvier sur France 2
Ce n'est rien de dire qu'on attendait beaucoup du documentaire de Patrick Rotman sur Lionel Jospin. Et à quel point on est déçus...
Au long d’un film en deux parties, soit près de 3 heures, seront évoquées toutes les étapes du parcours de Jospin, de ses débuts socialistes en 1971 au choc du 21 avril 2002. "Evoquer", c'est le mot. Le film est une histoire politique des 30 dernières années, mais ce qui aurait pu être un feuilleton de la gauche est réduit à une série d'anecdotes.
On le sait : Jospin fut un fidèle lieutenant de Mitterrand, pendant plus 20 ans. Il lui succèdera à la tête du parti après la présidentielle de 1981.
S’il évoque régulièrement dans le film sa relation privilégiée avec François Mitterrand, rien n’en ressort malheureusement.
Pendant la cohabitation de 1986à 1988, Jospin -alors qu'il dirige le PS, confesse avoir eu une relation d’intelligence et de connivence sans précédent avec l’homme d’Etat. Mais une fois cela dit, il ne donnera guère d'éléments pour étayer le propos.
Les feuilles mortes
Pas plus qu'il ne s'attardera sur la forme (et la force) de l’opposition de Jospin à son mentor sur différents sujets : l’amnistie des généraux félons d’Algérie, le choix du référendum à Maastricht, l’arrivée de Tapie dans un gouvernement de gauche. Toutes ses dissensions sont évoquées. Mais leur simple recensement est terriblement frustrant.
Tout comme on aurait voulu en savoir plus sur la manière dont Jospin concilia son engagement trotskyste avec ses fonctions au sein du parti socialiste. Comment un jeune révolutionnaire est-il devenu l'un des plus actifs artisans de la social-démocratie ? On ne sait pas si Rotman s'est beaucoup intéressé, sans succès, à la question. Mais Jospin, en tout cas, ne nous dira rien.
Et, malheureusement, nous n'avons que lui. Le film est un long entretien ponctué de quelques rares images d'archives. Certaines donnent au spectateur l'occasion de spéculer : Jospin qui chante "les feuilles mortes se ramassent à la pelle" en 1983 sur un plateau télé nous conte-t-il les désillusions d'un ancien révolté qui voit les perspectives du progrès sacrifiées sur l'autel de la rigueur ?
Un film "malgré"
Il ne fallait sans doute pas attendre beaucoup d'un homme qui se dit lui même peu enclin au bavardage ou à la psychologie pour répondre à cette question.
Et si Rotman ne voulait pas faire un film "contre", il convenait peut-être de faire un film "sur" plutôt qu'un film "avec". Là, c'est un film "malgré". Malgré le manque de dérision, d'autocritique et malgré le manque d'interviewés pertinents et/ ou vachards.
L'un des arguments de Patrick Rotman est que Lionel Jospin n'étant pas un obsédé du pouvoir qui aurait rivalisé toute sa vie d'habileté manœuvrière comme Mitterrand ou Chirac, il n'avait pas besoin de "raconter un parcours farci de conquêtes, de coups tordus, de coulisses ou d'appétits divers".
C'est sans doute en grande partie vraie. Pour autant, les coulisses du PS des années 1980 – longuement dirigé par Jospin – ne manquaient sans doute pas d'intérêt.
"Cette histoire est la sienne mais c'est aussi la notre", dit Rotman. Fort bien : mais alors on veut des réponses à toutes nos questions : Comment la gauche a-t-elle pu sombrer à ce point ? Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi la dernière page de progressisme social de l'histoire de notre pays (1997-2002) a-t-elle été tournée aussi vite ?
Une défaite fondatrice
Pourtant Rotman réussit bien mieux la seconde partie de son documentaire, centrée sur l'exercice du pouvoir.
On comprend mieux l'empathie du réalisateur pour le personnage : Lionel raconte Jospin est le portrait d'un homme qui aurait pu (aurait dû ?) être chef de l'Etat parce qu'il en avait les qualités. De l'élection de 1995, il dira "les Français n'étaient pas prêts à élire encore un président socialiste", et c'est sans doute vrai.
Il dit aussi : "cette défaite a été fondatrice", et là encore il tombe juste : fondatrice de toutes les défaites à venir, de tous les rendez-vous manqués de la gauche ces quinze dernières années.
Pourtant les occasions ne manquèrent pas : déchirure Balladur/Chirac en 1995 qui menace les chances de la droite, dissolution inespérée de l'assemblée nationale en 1997 avec une droite au sol et un président déjà désavoué.
L'homme du retrait
Jospin fut l'acteur principal de cette longue litanie de rendez-vous manqués. L'autoportrait aurait donc naturellement dû nous en apprendre beaucoup. A défaut de passer à confesse, on aurait aimé voir à travers lui un portrait de l'époque. A défaut d'avoir comme personnage principal un tacticien retors à la Chirac ou un fourbe génial à la Mitterrand, on aurait aimé au moins qu'il soit le narrateur inspiré de cette séquence politique.
Mais Jospin n'a pas l'air d'avoir beaucoup pris de recul, ou alors en a-t-il été toujours ainsi : il n'aura jamais cessé d'être l'homme de la distance, se méfiant des emportements de la passion en politique, moyennant quoi il aura surtout réussi à ne pas susciter le désir.
L'homme du retrait : celui qui quitte la scène le 21 avril 2002 laissant la gauche orpheline, exsangue et sidérée. La scène ouvre les deux parties du film et reste l'horizon indépassable sur lequel on butera toujours en repensant à cette période. Un homme s'en va, assume tout mais ne fournit aucune explication. Sept ans plus tard, il revient nous dire qu'il ne le fera jamais.

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