On a du mal aujourd'hui à imaginer ce que fut en 1909 la déflagration esthétique provoquée par les représentations à Paris des Ballets russes de Sergeï Diaghilev, tant dans le domaine de la danse que dans ceux de la musique et des arts plastiques. A l'occasion du centenaire de cette fameuse « saison », et de l'année France-Russie 2010, une série d'événements célèbrent cet instant de rupture radicale.
Mai 1909 : c'est au Théâtre du Châtelet qu'a lieu la première « saison » des Ballets russes, créés deux ans plus tôt par Sergeï Diaghilev avec des danseurs du théâtre Marinsky de Saint-Pétersbourg. La troupe présente des pièces de Mikhaïl Fokine, et compte parmi ses danseurs Vaslav Nijinsky et Anna Pavlova, pour laquelle Fokine a créé deux ans auparavant le fameux solo de trois minutes La Mort du cygne.Pendant les dix-neuf saisons qui vont suivre, jusqu'à la mort de Diaghilev en 1929, les Ballets russes vont présenter dans le monde entier, et toujours systématiquement à Paris (à l'Opéra ou ailleurs), des pièces d'une modernité telle qu'elles provoqueront des joutes esthétiques inédites. Les chorégraphies de Fokine, Nijinsky, Massine, Balanchine, Lifar, les musiques de Stravinsky, Debussy, Ravel, Manuel de Falla, Satie, Rimsky-Korsakoff, les décors de Léon Bakst ou de Picasso seront jugés tour à tour grotesques, hystériques ou barbares, avant de remporter progressivement l'adhésion du public. Aujourd'hui encore, des pièces comme Le Spectre de la rose, L'Après-midi d'un faune, Petrouchka, Le Sacre du Printemps, Parade ou Le Tricorne surprennent le spectateur par leur liberté d'expression, leur mélange d'archaïsme sauvage et de sacralité slave, leur sensualité et leur énergie.
Une saison russe
La France met donc à l'honneur ces fameuses « saisons », qui ont contribué à faire de sa capitale, au début du XXe siècle, un centre artistique incomparable. Après la reprise le mois dernier de quatre pièces à l'Opéra de Paris (qui compte en tout quatorze œuvres des Ballets russes à son répertoire !), et l'hommage rendu en novembre à Chaillot par quatre chorégraphes contemporains (Sidi Larbi Cherkaoui, Wayne McGregor, Javier De Frutos, Russell Maliphant), deux expositions participent à la célébration.
Le fonds exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France consacré à la troupe russe est exposé à la Bibliothèque-musée de l'Opéra, écrin idéal pour la centaine d'œuvres présentées. L'accent est mis sur les décors et costumes créés par Léon Bakst, passionné par l'Antiquité et les arts orientaux, puis par Picasso, auteur notamment des décors de Parade en 1917, qui marquèrent un tournant esthétique majeur pour les Ballets russes, et de manière plus générale dans l'histoire de la scénographie. Bientôt, ce sera toute une génération d'artistes d'avant-garde qui collaborera avec Diaghilev : Gontcharova et Larionov, Anton Pevsner, Naum Gabo, Derain, Braque, Miro, De Chirico... Arts plastiques et arts vivants connurent alors une symbiose nouvelle, jamais retrouvée depuis.
Au Centre national de la Danse de Pantin, c'est de la pérennité des Ballets russes dont il est question dans l'exposition Dans le sillage des Ballets russes (1929-1959) : invention par Diaghilev de la « soirée-mosaïque » de pièces courtes (remplaçant les ballets en plusieurs actes) annoncées par un rideau de scène dont la réalisation est confiée à un artiste, principe d'équivalence entre les arts (la danse n'est pas privilégiée par rapport à la musique ou au décor), héritage esthétique des Ballets russes, évocation des grands passeurs (Lifar, Fokine, Balanchine, Massine) et des légendes qui entourèrent la troupe, comme la folie de Nijinsky... Cent ans plus tard, le mythe est toujours vivant.

Expositions :
. Les Ballets russes, à la Bibliothèque-musée de l'Opéra, Paris, jusqu'au 23 mai.
. Dans le sillage des Ballets russes, au Centre national de la Danse (CND) de Pantin, jusqu'au 10 avril.
. A voir également au Centre national du Costume de scène de Moulins, l'exposition Opéras russes, à l'aube des Ballets russes. 1901-1913, jusqu'au 16 mai.
Programmation exceptionnelle au CND de Pantin (www.cnd.fr) :
. Reprise du Spectre de la rose de Fokine et de Parade de Massine par l'Ecole nationale supérieure de danse de Marseille du 3 au 5 mars
. Conférence dansée du Malandain Ballet Biarritz autour des Ballets russes du 10 au 12 mars
. Reprise du Pavillon d’Armide et des Danses polovtsiennes de Fokine, et du Sacre du printemps de Joseph Russillo par le Conservatoire de Paris du 17 au 19 mars
. Sacre. The Rite of spring de Raimund Hoghe les 25, 26, 29 et 30 mars
Tous les événements de l'année France-Russie
Illustrations :
. Léon Bakst, Maquette de costume pour Narcisse, Théâtre du Châtelet, 1911 © BnF-BmO (détail)
. Tatiana Riabouchinska interprétant la Ballerine dans Petrouchka de Mikhaïl Fokine, photo Studio Iris, Ballets russes de Monte-Carlo, 1935, Médiathèque du CND, DR
. Tamara Karsavana et Vaslav Nijinsky dans Le Spectre de la rose de Mikhaïl Fokine, photo Auguste Bert, Bibliothèque-musée de l'Opéra/BnF
. Lachmann, Pablo Picasso et ses aides réalisant le rideau de Parade, photographie, Rome, 1917 © BnF-BmO – DR
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