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Année 1992

L'étrange biographie de Susan Boyle

Susie la simple d'Alonso Llorente

Posture ou imposture ?

Attribué à un obscur pamphlétaire anarchiste et présenté comme la première biographie de Susan Boyle, le livre Susie la simple (éditions Arts&fiction) relève-t-il d’une démarche ultra-opportuniste ou d’un projet aussi sincère que farfelu ? Nous avons interrogé l’auteur et l’éditeur de cet étrange ouvrage, qui n’hésitent pas à jouer eux-mêmes sur les ambiguïtés d’une telle publication.

Susan Boyle. La dame pas sexy qui a une jolie voix. La dame pas stylée qui ressemble à rien, dont tout le monde s’en fout, mais que les médias ont voulu couvrir de fards et de mélo. Une fausse histoire de Cendrillon, un vrai exemple de vacuité médiatique.
La vidéo de sa première apparition télévisée, dans l’émission Britain’s got talent (genre de Nouvelle star), a été la plus consultée sur youtube en 2009. L’opium du peuple. Le fric des industries. On dit Susan Boyle, ils ont les yeux qui brillent.

Aussi pouvait-on bien s’attendre à voir fleurir, en même temps que la sortie du premier album de la chanteuse, quelques publications autour de son histoire - que les journaux ne se sont bien évidemment pas privés de reléguer au rayon des « incroyables destins ».

En revanche, on s’attendait bien moins à ce que le premier livre estampillé biographie de Susan Boyle, intitulé Susie la simple, soit :
1) publié par une maison d’édition suisse associative, Arts&Fiction, spécialisée dans « les livres d’artistes et des textes de peintres ».
2) attribué à Alonso Llorente, obscur auteur espagnol qui aurait « consacré sa vie à la lutte anarchiste »
3) censé faire référence à Flaubert (plus particulièrement à la Félicité d’Un Cœur simple)
4) affublé d’une couverture ingrate, sans larmes ni paillettes.

Comment une maison d’édition plus proche des circuits ombrageux de l’art contemporain que des gros plateaux télévisés en est-elle venue à proposer, la première, un livre romancé sur Susan Boyle ? Pour quelle raison le véritable auteur du livre, Alexandre Friederich (qui signe de son nom la postface du livre) s’est-il inventé un passé d’activiste pour parler de l’une des figures les plus artificielles de l’année écoulée ? Et pourquoi, enfin, entendra-t-on si peu parler de cette première biographie de Susan Boyle ?

Parce qu’il s’agit d’un canular ? A en croire l’auteur et l’éditeur de Susie la simple, point.

Un double enjeu éditorial ?

Pour Stéphane Fretz, responsable éditorial d’Art&fiction, Susie la simple ne tranche pas radicalement avec la ligne de la maison, et répond même à ses principaux enjeux : « Enjeu politique d'abord (…) Enjeu esthétique ensuite : Parasitisme, recyclage et activité marginale sont au cœur du projet de tout livre d'artiste: en ce sens Susie la simple, loin de trancher avec cette économie, serait même un modèle du genre ». Se défendant d’y participer, l’éditeur accuse le jeu de la manipulation médiatique, qui « ne cesse de rebondir, de buzzer dans tous les sens, se reportant même sur un obscur petit livre édité dans une lointaine périphérie ».

Le petit livre en question, souligne l’éditeur, « n'obéit pas à certaines règles ». « Lorsque les médias, attirés par ce fameux buzz, s'en rendent compte, ils peuvent vite transformer leur déception en acrimonie : ils ne sont pas prêts à admettre qu'ils se sont fait piéger, non pas par nous d'ailleurs mais par leur propre fascination pavlovienne pour les lanternes qu'ils prennent pour de l'"actu". »

Vraie-fausse biographie

En dépit de ce point de vue radical, ni Stéphane Fretz ni Alexandre Friederich ne considèrent pourtant Susie la simple comme un attrape-médias visant à démonter les rouages de l’industrie ou de la célébrité. Les codes de la biographie sont respectés, dit le premier, et les photos qui illustrent l’ouvrage ont d’ailleurs bien été prises dans le village de Susan Boyle. Quand à Friederich/Llorente, il affirme : « Si j'avais voulu monter et démonter j'aurai annoncé la couleur. Tout universitaire qui sait ses leçons peut faire ça en un tournemain. Raconter sincèrement le destin de Susan est plus difficile. J'aime la difficulté. »

Est-ce d’ailleurs pour l’amour de la difficulté qu’il a choisi de répondre à l’étrange commande d’Arts&fiction ? Quand on lui pose la question, il répond simplement : « Une dame qui garde sa bonne humeur entourée de vampires mérite qu'on s'arrête sur son cas. » Soit. Aurait-il donc vraiment flashé sur Susan Boyle, à laquelle il entreprend alors de « rendre un destin par la littérature » ?

(extrait) « Elle a pris du poids, la fermeture éclair de ses pantalons craque, les deux sourcils dont se gobergera la presse people à l’heure de sa gloire sont déjà là, foncés, fournis, de même que ce léger duvet de poils sous le nez qui fait comme une ombre dans son visage épaté. Eh bien non, elle ne désespère pas. »

Cherchez l’anarchie !

Le livre révèle, sur le même ton que celui de cet extrait, quelques éléments sur l’enfance et la carrière de « l’ange velu » : ses tares, sa voix surtout. Son premier passage sur scène, l’ascension jusque l’internement en psychiatrie – le tout en des termes assez peu surprenants. Plutôt qu’une biographie, Susie la simple apparaît finalement comme une version condensée et habilement rédigée d’un ensemble d’informations « disponibles sur Internet », comme le précise une note en fin d’ouvrage.

En réalité, c'est sans doute dans la postface du livre que surgira son "coup", sa différence : Alexandre Friederich y imagine sa rencontre avec son double Alonso Llorente, et rapporte l’opinion de celui-ci sur Susan Boyle :

(extrait) « Elle incarnait dans sa naïveté la dimension sacrificielle des classes populaires à l’ère de la démocratie totale. (…) Face à cet énergumène (…) la société transformée en spectateur de son propre échec se contentait d’une victoire symbolique sur le destin, cédant par là-même tout le pouvoir à la minorité agissante, celle des faiseurs d’images et de lois qui, visant des fins propres, se maintenait à travers l’héritage et le népotisme. »

Car voilà la signature « anarchiste » de Susie la simple. Peu exploitée (on le regrette presque), l’interprétation anarchisante – un rien simpliste – de la figure médiatique est cependant loin de faire l’essence du livre, dont on retient avant tout le récit dépouillé de « la vie de l’ange velu ».
Ultime manifestation de l’ambiguïté d’une publication qui ne trouve pas de justification ailleurs dans que les nombreuses interrogations qu’elle suscite.

Posture ou imposture ?

Quand on demande à Alexandre Friederich si oui ou non, il a espéré que l’ouvrage provoque un vrai « buzz », celui-ci répond, par dérision ou par provocation : « Nous voulons de l'argent. Simon Cowell – pourrait nous céder une partie du million qu'il gagne chaque mois. Art et fiction pourrait alors publier de la littérature de qualité à hautes doses (et moi m'acheter la dernière Bentley.) » Interrogée enfin sur sa proximité avec son hétéronyme Alonso Llorente, il avoue également : «Je ne souhaitais pas signer de mon nom le texte de la biographie car je publie d'habitude des livres littéraires. Ceci étant, mon alter ego me ressemble. Je partage ses vues anarchistes, mais politiquement je suis marqué à droite. »

Posture ou imposture, candeur ou cynisme, Stéphane Fretz et Alexandre Friederich-Alonso Llorente auront en tout cas eu le mérite de dérouter notre chère société du spectacle en dégainant les premiers, et de façon inattendue, leur modeste petit livre sur Susan Boyle. Qui sera bientôt suivi, à n'en pas douter, par bien d’autres titres sur le sujet auquel on n’accordera, en revanche, pas même le bénéfice du doute.

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Céline Ngi - 24 décembre 2009

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