Témoignage
Amnesty International fête l'anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme en invitant les citoyens de 36 nationalités à envoyer des lettres à 14 "personnes en danger" de part le monde. Dont un Français, Lamba Soukouna, victime des abus de la violence policière et toujours dans l’attente d’un procès équitable, neuf mois après les faits.
D'autres au contraire n'évoluent pas d'un poil. A en croire Lamba Soukouna, 30 ans, victime de violences policières en avril dernier bien qu'il soit atteint de la drépanocytose (maladie du sang), les relations policiers-jeunes de banlieue sont à ranger dans cette catégorie :"les policiers emploient toujours la même méthode à Mitry Claye : il y a toujours une femme policière qui provoque les jeunes, souvent des mecs, pour essayer de les faire déraper. A la moindre incartade, les autres flics, les hommes, leurs tombent dessus."
Chronique d’une violence policière annoncée
Provocations et rafles policières semblent être routinière dans le quartier de Lamba de Mitry Claye (77). Un jour, c'est un de ses camarades qui finit en chaise roulante après s’être fait tabassé ; l'autre, c'est son cousin qui reçoit des tirs de flashball ; et puis un soir, en avril dernier, c’était son tour. Affublé d’un T-shirt noir à l'effigie de Malcolm X, l'allure de ce jeune des banlieues déteint avec le style des auditeurs réunis à Sciences Po Paris, où il est venu témoigner dans le cadre du Marathon des Lettres organisé par Amnesty International. Un Français au milieu des Mexicains, Tunisiens, Soudanais venus dénoncer les atteintes aux droits de l'homme qu'ils ont subies dans leur pays.

Le visage fermé, Lamba raconte son histoire : "Je descendais raccompagner un copain qui m'aide à monter mon agence de mannequinat, quand trois camionnettes de police ont encerclé l’immeuble. Ils ont débarqué en uniforme anti-émeute, alors qu’il ne se passait rien du tout". Verdict ? Un coup violent lui ouvre abondamment le haut du front, il est frappé au sol, bien que les voisins aient averti les forces de l’ordre que sa santé était plus que fragile.
En route pour aller porter plainte, il reconnaît le policier qui l'a agressé, occupé par un accident de la route. Celui-ci le frappe à nouveau et l'embarque tout droit au commissariat de Villepinte. Viennent ensuite les joies de la garde à vue, pour "outrage, rébellion, et tentative de fuite" (même si Lamba leur affirme qu'il ne peut pas courir, ayant subi deux opérations aux hanches). Les effets de la drépanocytose se manifestent alors violemment dans la cellule (il doit prendre de la morphine quotidiennement pour calmer de violent accès de douleurs), mais ce n’est qu’à cinq heures du matin qu’une ambulance le transportera vers l’hôpital Robert-Bellanger. A bout de force, il passera trois jours sous perfusion à l’hôpital…
Une bavure, quelle bavure ?
Le problème pour Amnesty International, c'est que les policiers français, en portant plainte contre les victimes d'abus de violence, les dissuadent d'engager des poursuite contre eux. L'ONG profite de l'anniversaire de la signature de la Déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948 pour appeler les autorités françaises à prendre les mesures nécessaires face à ces dérives. En avril dernier, ils avaient publié un rapport sur les violences policières, dans lequel on retrouvait le témoignage de Lamba.
"On était remplis d'attente et d'incertitude, car, au même moment, le projet de loi sur la création du Défenseur des droits était à l'étude", se souvient Patrick Delouvin, le responsable du pôle action d’Amnesty Internationale en France. En juin, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, promettait même plus de transparence, avec la publication des rapports internes de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), la police des polices. "Au final", regrette Patrick Delouvin, "le rapport faisait deux pages et ne contenait rien d’autre que l’on ne savait déjà". D'une désillusion à l'autre, la loi organique qui définit la fonction du futur Défenseur des droits ne va pas dans le sens d'une plus grande sévérité face aux bavures : "c’est un médiateur de la république amélioré", regrette Patrick Delouvin.

Quoi de neuf par rapport à la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), créée en 2000 ? Pas grand chose, selon les juristes, avocats, universitaires et anciens policiers qui la composent, si ce n'est qu'ils redoutent de perdre leur indépendance et leur pluridisciplinarité en se fondant dans ce nouvel outil. Dans un communiqué publié le 21 septembre, ils regrettent que le Défenseur des droits, qui serait nommé en Conseil des ministres, "n'offre aucune des garanties d'indépendance", et qu’il permette "aux autorités mises en cause de s'opposer à la venue du Défenseur des droits dans les locaux dont ils sont responsables, pour des motifs tenant aux exigences de la défense nationale ou de la sécurité publique ou dans le cas de circonstances exceptionnelles".
Concernant sa saisine par les personnes qui s'estiment victimes d'abus de traitement commises dans le cadre du service public, l’article 20 de la loi organique prévoit de "donner au Défenseur des droits le pouvoir arbitraire de rejeter toute requête sans avoir à motiver sa décision ni respecter le principe de la contradiction", précise le communiqué. La loi doit être votée courant 2010.
Séquelles et espoirs
Lamba n’a aucune nouvelle concernant le dépôt de sa plainte : "On ne sait même pas s’ils l’ont prise en compte. J’ai demandé une copie mais l’IGPN me l’a refusée. On pense qu’elle sera classée sans suite". Est-il démoralisé ? "J’ai des séquelles dans la tête, mais je mène ce combat pour moi, et pour ceux qui ont le droit de se défendre, même face à des policiers. Et puis, je suis bien entouré".
Soutenu par Amnesty International mais aussi par le mouvement des Indigènes de la République et le mouvement de l'Immigration et des Banlieues, Lamba doit composer entre cette affaire judiciaire et sa maladie. Ses deux sœurs sont décédées des suites de cette maladie héréditaire, première maladie génétique en France, particulièrement active dans les populations d'immigration africaine et antillaise selon le Cran. Son jeune frère en souffre aussi. Pas question de baisser les bras pour autant : "la vie est un combat", dit-il en souriant. Entre son projet d’agence de mannequinat et son désir de fonder une association pour sensibiliser autour de la drépanocytose, cette bavure policière lui aura finalement permis de faire parler de sa cause.
Photos réalisées par Laurent Hini pour Amnesty International
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