ou ce qu'il faut retenir des 13.289 pages qu'on n'a pas eu le courage de lire
Vollmann, Pynchon, Bolaño... Les années 2000 ont été marquées par les sorties de très gros pavés, souvent déclarés cultes par des happy few courageux (ou d'habiles imposteurs ?). Des milliers de pages au total : si vous n'avez pas le temps de vous les farcir mais que vous aimeriez faire comme si, voici de quoi faire des fiches sur 15 pavés incontournables de la décennie.
Mantra de Rodrigo Fresan, 2001 (éditions Passage du Nord Ouest, 2006)
636 pages
Le pavé en un tweet : La ville de Mexico disséquée à travers 3 récits étrangement imbriqués, un atlas décousu et une foule de références artistiques.
Difficulté principale : La folie fragmentaire du récit, calqué sur celle qui règne sur la capitale mexicaine. Fresan, à propos de Mantra : « le roman commence sur le récit d'une tumeur cérébrale et se poursuit dans la bouche d'un mort français qui raconte ce qui se passe dans un inframonde précolombien ; il se conclut entre les dents et la langue d'une sorte de momie-robot qui cherche son père dans les ruines futures d'un District Fédéral apocalyptique où le temps est circulaire et où les morts relatent l'histoire… »
Pourquoi il faut se forcer : pour savoir à quoi ressemble un big bang littéraire.
Les conditions idéales pour le lire : après un Borges et avant un Fuentes.
Central Europe de William Vollmann, 2005 (Actes Sud, 2007)
811 pages
En un tweet : 30 récits enchevêtrés de destinées individuelles retracent l’histoire des totalitarismes qui ravagèrent l’Europe au siècle dernier.
Difficulté principale : ne pas se disperser ; saisir la puissance de la fresque historique dans son intégralité.
Pourquoi il faut se forcer : Vollmann est le roi des pavés de cette dernière décennie. Vollmann est celui qui offre à l’Amérique le socle psycho-historique dont elle a été privée. Vollmann est culte.
Les conditions idéales pour le lire : au cours d’un road-trip à travers l’Europe de l’Est.
Zone de Mathias Enard, 2008 (éditions Actes Sud)
516 pages
En un tweet : Pendant un trajet en train, un agent des RG se souvient des horreurs du Xxe siècle dont il fut le témoin : Irak, Bosnie, Yougoslavie, Liban…
Difficultés principales : Le livre ne fait qu’une seule phrase : pas de point = pas de répit. A surmonter également : des scènes de descriptions pas très tendres - explosion, torture, viol, trahison et massacre.
Pourquoi il faut se forcer : rares sont les romans français de cette envergure, qui vous en apprennent autant sur l’Histoire que sur de grandes figures littéraires – Ezra Pound, Jean Genet, Burroughs.
Les conditions idéales pour le lire : un long trajet en train… si possible le même que le narrateur, de Paris à Rome.
Villa Vortex de Maurice Dantec (2003, Gallimard)
824 pages
En un tweet : Un flic à l’agonie se souvient de sa traque contre un psychopathe transformant des jeunes femmes en poupées électroniques.
Difficulté principale : les tics, les errances, les pesanteurs et les maladresses de l’écriture de Dantec.
Pourquoi il faut se forcer : même si on ne la saisit pas complètement, Dantec a une parole singulière et il est le seul écrivain à brasser les problèmes de notre société avec cette maestria et cette violence.
Les conditions idéales pour le lire : sous l’effet de drogues synthétiques ?
Les Bienveillantes de Jonathan Littell, 2006 (Gallimard)
903 pages
En un tweet : Un officier SS dénué de tout remords et de tout jugement moral raconte les horreurs de la guerre.
Difficulté principale : Le regard froid, clinique, que pose le narrateur nazi sur les atrocités qu’il a observées ou lui-même perpétrées. Face au récit déshumanisé, le lecteur n’a personne d’autre que lui pour juger l’horreur de ce qu’il lit.
Pourquoi il faut se forcer : On a rarement lu l’Histoire du point de vue des bourreaux.
Les conditions idéales pour lire le livre : Après avoir vu Papy fait de la résistance.
Le temps où nous chantions de Richard Powers, 2003 (Le Cherche-midi, 2006)
1045 pages
En un tweet : Le destin d'une famille aux origines juives et afro-américaines, unie par le culte de la musique dans l'Amérique du XXe siècle.
Difficulté principale : L’érudition et la précision avec lesquelles Powers traite de la musique. Le roman ressemble à une partition musicale si complexe que seule l’oreille avertie peut en reconnaître la beauté.
Pourquoi il faut se forcer : Au-delà de la musique, Le Temps où nous chantions est aussi une gigantesque fresque sur les problèmes raciaux aux Etats-Unis : l’un des plus beaux romans sur cette époque et ce sujet.
Les conditions idéales pour le lire : Un arrêt maladie prolongé, une discographie adaptée.
Quartiers de On ! d’Onuma Nemon, 2004 (Verticales)
1140 pages
En un tweet : un roman cosmologique qui, en onze chants poétiques, invite à un voyage inédit – et excessif – dans l'espace et le temps.
Difficulté principale : l’abstraction du livre, la saturation de la langue. Il faut également surmonter l’idée que pendant que l’on rame en tant que lecteur à achever un petit millier de pages, l’auteur – anonyme – a déjà à son actif, lui, une cosmologie de plus de 20.000 pages…
Pourquoi il faut se forcer : Il paraît qu’une fois surmontée sa paresse, on tire du bouquin une satisfaction aussi bien philosophique, qu'esthétique ou linguistique. Le kif total.
Les conditions idéales pour le lire : A la belle étoile, pour mieux saisir de quoi il retourne quand on vous parle « univers ».
2666 de Roberto Bolaño, 2004 (Christian Bourgois Editeur, 2008)
1024 pages
En un tweet : Le destin de personnages tous liées à la ville mexicaine et désertique de Santa Teresa, théâtre d'une série de meurtres sanglants.
Difficulté principale : Les nombreuses questions laissées en suspens par le récit. Trouver les réponses à ces questions quand elles existent.
Pourquoi il faut se forcer : tout simplement parce que c'est l'un des meilleurs livres de la décennie ?
Les conditions idéales pour le lire : Il n'y en a pas. 1 kilo 200 grammes de matière littéraire en fusion, c'est impossible à transporter. Chacun fera comme il peut.
La Maison des feuilles de Mark Daniewlevski, 2000 (Denoël, 2002)
709 pages
En un tweet :Le narrateur a retrouvé un manuscrit évoquant un film étrange, dont le réalisateur a emménagé dans une terrifiante et labyrinthique maison.
Difficulté principale : garder la tête froide dans le dédale de notes et de vraies-fausses références qui jalonnent le livre. Ne pas se laisser embrouiller par le texte délirant jusque dans sa mise en forme (typographie étrange, changements de polices, inversion du sens de la lecture).
Pourquoi il faut se forcer : une expérience littéraire inédite.
Les conditions idéales pour le lire : un appartement où l’on se sent en sécurité. Lecture déconseillée en période de fragilité psychologique.
Le Tunnel de William H. Gass, 1995 (Le Cherche-midi, 2007)
720 pages
En un tweet : Un vieil historien achève un livre sur l’Allemagne d’Hitler. Mais c’est l’histoire de sa propre vie qu’il se met soudain à rédiger…
Difficulté principale : se farcir la confession désordonnée d’un historien du nazisme en fin de course n’a rien de très folichon : des histoires de vieux con, de micro-sexe, d'intello d'un autre siècle, peuvent être réellement pénibles à suivre.
Pourquoi il faut se forcer : parce que ce qu’il y a de mieux, dans Le Tunnel, c’est le bout.
Les conditions idéales pour le lire : rester cloîtré chez soi, comme le fait le narrateur qui se creuse, en écrivant, sa propre tombe.
Harmonia Caelestis de Peter Esterhazy, 2001 (Gallimard)
608 pages
En un tweet : Une vertigineuse reconstitution du destin familial de l’auteur, entre réalité et fiction, mêlée à la grande Histoire de son pays, la Hongrie.
Difficulté principale : L'absence d'intrigue. Le goût d’Esterhazy pour les ambiguïtés, les renversements et les allusions. Comme chez Cervantes, l’humour et l’insolence du texte ne dispense pas de s’y accrocher sérieusement.
Pourquoi il faut se forcer : Même pas besoin de se forcer. La langue est belle, le livre est un chef d'oeuvre.
Les conditions idéales pour le lire : dans un des compartiments luxueux de l’Orient Express.
Chameau volant de Vladimir Zagreba, 2007 (éditions Gutenberg)
692 pages
En un tweet : Entre souvenirs et fiction, une odyssée joycienne qui retrace l’errance des rescapés du stalinisme en terres d’exil.
Difficulté principale : La couverture, entièrement noire et dénuée d’inscriptions, annonce… la couleur. « Chameau volant est une boîte de Pandore : que ceux qui l'ouvre prennent leurs risques », dit l’auteur.
Pourquoi il faut se forcer : pour en boucher un coin à la jolie russophile qui prétend avoir lu tout Soljenitsyne. Parce que l’auteur a mis 7 ans à l’écrire et 4 à le traduire.
Les conditions idéales pour le lire : un lieu bien éclairé.
Contre-jour de Thomas Pynchon, 2006 (Seuil, 2008)
1206 pages
En un tweet : un roman à énigmes où se croisent les aventures d'une bande d'aéronautes ados et casse-cou et celles d'une famille d'anarchistes vengeurs.
Difficulté principale : ça part dans tous les sens. Pynchon superpose trois mondes étranges, explore tous les genres littéraires possibles (roman-feuilleton, western, science-fiction, érotisme), guidé par une voracité pantagruélique pour le verbe, l’adjectif, les néologismes.
Pourquoi il faut se forcer : Par delà les cabrioles les situations abracadabrantes qu'il invente, Pynchon, muni d'une conscience sociale sans faille, prononce une sévère condamnation de notre époque carcérale et corrompue. Un bijou de la contre-culture.
Les conditions idéales pour le lire : à jeun (de mots).
Arbre de fumée de Denis Johnson, 2007 (Christian Bourgois Editeur, 2008)
679 pages
En un tweet : Un roman d'espionnage brut qui nous plonge sans ménagement dans la guerre du Vietnam : la trahison, les bordels, les unijambistes.
Difficulté principale : Johnson n'est pas au plus sexy de sa forme. Le style est appliqué, ultraclassique, sans effets dramatiques. Le livre a ses longueurs, ses errances, et manque de spectaculaire.
Pourquoi il faut se forcer : On a forcément des choses à apprendre sur cette guerre-là, désormais délaissée des cinéastes et des écrivains. Même s'il recèle d'imperfections, Arbre de fumée est le type de pavés qui survit à toute les tornades.
Les conditions idéales pour le lire : Pendant un cours d'histoire barbant sur la guerre froide.
La Famille Royale de William Vollmann, 2000 (Actes Sud, 2004)
1264 pages
En un tweet : Les destins croisés de deux frères, dont l'un est membre d'une bande de prostituées accrocs au crack, l'autre un avocat froid et hautain...
Difficultés principales : les situations surréalistes, décrites du point de vue d'un personnage tourmenté, pas toujours très en phase avec la réalité... Les personnages secondaires, dont l'excentricité peut donner le tournis.
Pourquoi il faut se forcer : Pour le style de Vollmann, extrêmement lisible sur ce coup-là. Et surtout, pour la description naturaliste des bas-fonds de San Francisco.
Les conditions idéales pour le lire : Réserver sa table dans le coin le sombre plus d'un bar populaire et revenir tous les jours, à la même heure et pendant plusieurs semaines, jusqu'à la fin du bouquin.
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