Au Théâtre national de la Colline
Pour ses premières mises en scène en tant que nouveau directeur de la Colline, Stéphane Braunschweig a choisi deux pièces d’Ibsen. Mais adapter celles-ci à l'époque contemporaine pose problème. Jouer Une Maison de Poupée dans un décor Ikea ne va pas sans anachronismes. Quant à Rosmersholm, la mise en scène (trop ?) sobre ne parvient pas à dissimuler quelques lourdeurs.
La vie douillette de Nora, heureuse en ménage et comblée par ses trois enfants est sur le point de basculer : quelques années auparavant elle a contracté un emprunt pour pouvoir emmener son mari soigner une maladie mortelle. Pour ce faire, elle a imité la signature de son père. Par un concours de circonstance, le mari, devenu directeur de la banque, est amené à renvoyer le prêteur de son poste. Il fait alors un chantage à Nora : si elle ne lui conserve pas son poste, il révèle le pot aux roses à son mari, dont on a appris à quel point il est attaché à la légalité. - Mélodrame, quand tu nous tiens ! - Ainsi, le point central de cet embroglio est la nécessité pour les femmes de recourir à une garantie masculine, la meilleure en l’occurrence étant celle du père. La transposition bute ainsi sur un point fondamental : le « nom du père », ici contrefait, est au cœur de la névrose de Nora, qui dépasse de loin la simple culpabilité d’avoir établi un faux. Et si le nom du père demeure chargé d’une force symbolique, la névrose de Nora telle qu’elle est exposée est devenu totalement anachronique.
Pourtant, la mise en scène met en effet l’accent sur l’inscription de l’action dans notre présent : dans son décor IKEA, l’actrice Chloé Réjon a le costume et les poses de la post-adolescente, espèce bien connue de nos contemporains. En cela Braunschweig s’est inspiré de Nora, l’adaptation trash de Une Maison de poupée par Thomas Ostermeier. Mais voilà : le trash, ce n’est pas le genre de la Maison et surtout, la condition des femmes en Allemagne n’est pas exactement la nôtre. L’adage, « Kinder, Küche, Kirche », c’est-à-dire « enfants, cuisine, Église », est une injonction bien plus prégnante outre-Rhin que qu’en France, pays des écoles maternelles et de l’anti-cléricalisme. Or la transposition au présent des décors, des costumes, n’est pas relayée par une adaptation du texte lui-même (ce qu’Ostermeier avait fait en transformant la fin de la pièce). C’est bien connu : la tradition française voue au texte un respect immodéré, ce qui interdit généralement au metteur en scène de pousser leur désir d’adaptation aussi loin que la cohérence dramaturgique le voudrait.

Œdipe au féminin
En ce qui concerne Rosmersholm, la question est différente : les psychanalystes, et Sigmund Freud en premier lieu, n’ont pas été avares de commentaires sur le cas de Rebekka West qui, entrée comme gouvernante chez le couple Rosmer, aura poussé Beate Rosmer au suicide en lui faisant comprendre qu’il était temps qu’elle lui laisse la place. Cela, on l’apprend au cours de la pièce construite, comme les autres pièces d’Ibsen, sur la révélation progressive d’un passé enfoui, dont les protagonistes arrivent (ou non) à se libérer par la parole. À ne pas confondre avec la cure psychanalytique qui a lieu selon un protocole précis et si Rebekka West a fasciné Freud, c’est qu’elle est Œdipe au féminin : elle a poussé au suicide une femme, double symbolique de sa propre mère, espérant secrètement (et peut-être inconsciemment) épouser le veuf. Elle apprend ensuite « prise de convulsions » ce qu’elle avait certainement toujours su, que son vrai père n’est autre que le Docteur West (dont elle a d’ailleurs pris le nom : quel meilleur aveu de cette filiation caché que cette adoption de ce « nom du père », décidément bien présent chez Ibsen). Or ce que disent les convulsions, c’est la nature incestueuse de la relation qui l’unissait au Docteur West.
Ibsen avait exprimé la volonté d’imiter les auteurs grecs en les transposant dans la réalité de son époque. En un sens, il y est arrivé - preuve : l’admiration de Freud, mais ce qui cloche tout de même, c’est l’artificialité des ressorts dramaturgiques. Car, répétons-le, la cure psychanalytique n’est pas une conversation autour d’une tasse de thé. Or, Ibsen n’avait pas les ressources qu’avait Sophocle en son temps, celui de faire intervenir la Pythie d’Apollon ou le mage Tirésias : c’est le naturalisme qui plombe ces pièces ! Car la théâtralisation du dévoilement de l’inconscient, hors du cabinet du psychanalyste, ne peut se passer d’opérateurs magiques, comme ceux de Sophocle, ou de ressorts dramaturgiques d’un autre ordre (on pense au Dibbouk, monté il y a quelques années par Warlikowski). Bref, à demeurer dans le strict respect d’un auteur qui a mal vieilli, Brauschweig s’est privé de donner à ce matériau une nouvelle jeunesse et de faire œuvre de novateur.

Une Maison de Poupée d’Henrik Ibsen, mise en scène et scénographie de Stéphane Brauschweig, avec Bénédicte Cerutti, Éric Caruso, Philippe Girard, Annie Mercier, Thierry Paret et Chloé Réjon.
Romersholm, d’Henrik Ibsen, mise en scène et scénographie de Stéphane Brauschweig, avec Christophe Brault, Claude Duparfait, Maud Le Grevellec, Annie Mercier, Marc Susini et Jean-Marie Winling. Jusqu’au 20 décembre, puis du 9 au 16 janvier au Théâtre national de la Colline
Du 3 au 7 février au Théâtre national de Bretagne
Du 22 au 25 févvier à la Comédie de Reims
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