Cinéma et Jeu Vidéo
Assassin’s Creed Lineage devait être la rencontre célébrée du cinéma et du jeu vidéo. Il devait démontrer qu’un contenu élaboré avec soin et un scénario complexe tirés d’un jeu pouvaient parfaitement opérer le saut vers le grand écran avec succès si un éditeur restait maître de ce qu’il désirait adapter. Lineage devait être le contre-exemple des Hitman et autres Max Payne où le réalisateur ne comprend ni son sujet ni l’identité de son matériau d’origine. Malgré lui, Lineage est pourtant devenu le contre-exemple de ce qu’il ne faudra plus jamais refaire.
L’aventure du projet Lineage commença dès mai 2009, lorsqu’UbiSoft racheta le studio d’effets spéciaux Hybride Technologies. Le studio, fort de 15 ans d’expérience dans son domaine, et de 80 employés, avait dans son portfolio des blockbusters comme Sin City ou 300.
Il avait donc imposé sa maîtrise du film entièrement conçu sur fond vert, de l’incrustation numérique totale, toujours sauvée du grotesque par une direction artistique forte. Robert Rodriguez et Zack Snyder avaient su demander à Hybride de donner le meilleur de lui-même, avec des résultats impressionnants.
La décision d’UbiSoft faisait sens, dans un contexte où l’on conçoit le jeu vidéo comme un cousin, voire une extension du cinéma. Yves Guillemot, le PDG d’UbiSoft avait déclaré à l’époque "Nous voulons créer la capacité de développer des effets spéciaux pour des films. Ces mondes doivent fusionner, et plus encore. Nous ne voulons pas faire de films, mais l’expertise que nous possédons est une clé pour créer des effets spéciaux, des graphismes et des animations."
UbiSoft s’était donc donné les moyens de ses ambitions. Ne restait plus qu’à les confirmer par ses premiers métrages, sur lesquels l’éditeur pourrait avoir un contrôle artistique et un droit de regard souverains, afin de préserver ses propriétés intellectuelles. La finalité de cette démarche est bien sûr marketing, puisque la déclinaison de jeux en courts, ou en histoires complémentaires peut servir à la fois de prescripteur d’achat et de consolidateur de marque pour ses licences. C’est un calcul gagnant pour UbiSoft, qui possède dans son catalogue la licence Tom Clancy, et peut donc rêver à la collision de médiums multiples, du livre au cinéma.
C’est d’ailleurs ce qui se passe pour Assassin’s Creed, qui connait simultanément une présence jeu vidéo, télévisuelle avec la diffusion de Lineage sur NRJ12 et Youtube, ainsi que livresque avec la sortie chez Les Deux Royaumes d’Assassin’s Creed : Desmond par Corbeyran et Defali. Cet premier tour de piste donne à UbiSoft l’occasion de tester son idée, d’en apprécier l’impact. Et d’en constater les faiblesses.
Lineage est, en dépit d’une équipe chevronnée et d’une contenu riche fourni directement par les créatifs d’UbiSoft, un gros navet. N’est pas 300 ni Sin City qui veut. Le film de Snyder avait été déprécié pour le jeu d’acteur grotesque de ses protagonistes. This is Sparta en était devenu un meme internet fameux, à cause d’un Gerard Butler outrancier qui transposait néanmoins la rudesse du comic de Frank Miller.
300 comme Sin City ne sont pas des œuvres dont on a retenu la finesse, tant au niveau de l’écriture que des personnages, ils sont caractéristiques de l’univers Miller et leur adaptation avait été sauvé du nanar total par un montage virtuose de Snyder et la fantaisie débridée de Rodriguez.
Chacun avait compris que pour dépasser la froideur du virtuel, il fallait s’aventurer en territoire ennemi, le grand guignol, pour s’approprier technique et sujet. Rodriquez y réussit, Snyder peut-être moins, mais ils parvinrent à faire oublier un instant que leurs héros déclamaient dans des plateaux vert fluo.
Yves Simoneau n’a malheureusement pas le talent de Snyder ou de Rodriguez, et les acteurs d’Assassin’s Creed Lineage jouent comme des savates. Mal dirigés, perdus dans leur collage numérique, ils n’occupent pas l’écran. Les faiblesses de la direction sont accentuées par une photographie de série télé et un découpage des plans très inégal. La composition comme les mises en lumière sont ternes, incapables de valoriser les personnages au lieu de souligner leur solitude numérique. La superposition ne parvient pas à se faire oublier et la réalisation d’Yves Simoneau, calibrée comme un épisode de série télé sans fantaisie, dessert son contenu.
C’est d’autant plus regrettable que l’histoire est riche, et qu’elle nourrit avec pertinence le scénario d’Assassin’s Creed II. UbiSoft tenait là une opportunité qui lui échappe avec Lineage, la faute à un manque d’audace. Lineage possède tous les travers des films prisonniers de leurs effets, incapable de verser dans la démesure visuelle pour montrer qu’ils ne sont pas une fin en soi, qu’ils ne sont qu’un support à l’excès et à la créativité.
On se retrouve donc avec un court-métrage triste, maladroit, écrasé par sa machinerie numérique. C’est un prototype qui servira néanmoins à UbiSoft de mémo sur tout ce qu’il ne faudra plus faire, sur ce qu’il faudra dépasser pour que ses propriétés intellectuelles réussissent leur migration trans-media. Lineage est un échec artistique, mais c’est également un pionnier nécessaire qui pourra, dans un avenir proche, permettre aux adaptations futures d’atteindre leur but en tirant parti de ses erreurs.
Avec, à la clé, la perspective d’une cohabitation vertueuse, artistiquement dynamique, entre cinéma et jeu vidéo.
