Paris quand la nuit meurt en silence. C'est sous ce titre alarmiste qu'une pétition a été lancée en octobre 2009 pour sauver ce qu'il reste de la vie nocturne parisienne. Fermetures administratives de clubs, fuite des artistes, raréfication des soirées... on fait toujours la fête, mais à Berlin, Londres ou Barcelone. Eric Labbé de My Electro Kitchen, co-auteur de la pétition, revient sur cette situation préoccupante.

Cette situation dure depuis quand ?

Ca s’est aggravé depuis les années 90, avec l’embourgeoisement des centre-villes et l’arrivée de gens qui aspiraient à plus de tranquillité dans les capitales. C’est un phénomène progressif observé dans plein de métropoles, et particulièrement à Paris. Ne serait qu’il y a 5-6 ans, avant la fermeture du Pulp, on pouvait sortir le mercredi, le jeudi soir. Aujourd’hui, c’est absolument fini… même le jeudi c’est assez difficile d’organiser des soirées.

A côté de ça, il y a eu des raisons plus précises qui sont notamment la promulgation de la loi anti-tabac. Ca a déclenché une reprise des hostilités entre les riverains et les lieux de vie.

De quelle façon cette loi peut nuire à la nuit parisienne ?

Les conséquences de la loi n’ont pas du tout été anticipées. La situation est d’un côté gérée par les flics qui font ça avec les moyens du bord, et de l’autre les responsables d’établissements dont ce n’est pas vraiment le métier de gérer le bruit des gens dans la rue. C’est une loi qui a été acceptée collectivement, mais les sanctions concernent une seule catégorie de gens, ceux qui organisent des soirées.

La mort de la vie nocturne est-elle seulement un phénomène parisien ?

Depuis qu’on a lancé la pétition, on a énormément de retours de gens de province qui nous demandent de changer le nom en "la nuit française". Dans la mesure où le texte a été signé, on ne pourra pas le changer a posteriori, mais ça va de soit, c’est un problème qui se pose ailleurs, la loi anti-tabac est la même partout. Les exigences des voisins et l’aspiration à la tranquillité est un phénomène national.

Nous, on est partis de là, car on organise plutôt des soirées à Paris et que c’est une capitale culturelle et de dimension mondiale. La problématique à Paris n’est pas la même que dans une autre ville de France ; on est censé être dans une démarche de rayonnement et on est en compétition avec des villes comme New York, Londres ou Berlin. Même au sein de l’Europe, la comparaison ne tient plus du tout la route, on est en train de se prendre une veste par toutes les capitales culturelles européennes.

On est face à un problème d'espace, exporter Paris en périphérie serait-ce une solution ?

Sans doute. L’échelle à laquelle s’est développée Paris pose le problème du petit Paris et effectivement il faut réfléchir au Grand Paris. Il y a des gens qui seraient tentés de faire des multiplex de clubbing. Je n’ai pas envie que l’on exporte toute la vie en dehors de Paris. Une vie nocturne intra-muros, ça fait aussi partie de l’identité de Paris. A un moment il y a eu des clubs qui ont marché en banlieue, les gens, on le sait, sont capables de bouger en dehors de la ville. Il y a encore des endroits en périphérie de Paris qui sont des friches sur lesquelles on peut réfléchir. A la Marie de Paris, on avait envisagé à un moment d’aménager un espace dans le 13ème dédié à la vie nocturne.

La densité urbaine à Paris ne fait que compliquer les choses. Autre particularité, c’est que dans d’autres villes comme Londres, il y a des quartiers où on sort, et ceux où l’on vit, à Paris tous les espaces sont quasiment résidentiels.

Berlin c’est assez particulier car c’est la capitale mondiale de la musique électronique. Ils ont de plus un urbanisme particulier et une place folle. Quand ils veulent faire un club, ils font ça dans une ancienne usine, qui est en plein cœur de la ville. Le Berghain, c’est ça, c’est immense. Ils ont aussi la culture de la vie nocturne et une mairie qui considère cette vie comme faisant partie du tourisme. Une grosse partie du tourisme à Berlin marche grâce aux soirées. A Paris, on s’est focalisée sur le tourisme type "musée" ; les gens ne viennent pas que pour le Musée d’Orsay, ils ont aussi envie de faire la fête.

Vos attentes suite à la mise en ligne de cette pétition ?

Pour le moment on est en recueil de signatures et on l’enverra officiellement dans la semaine du 9 novembre, je pense. Dans un premier temps, on n’aura pas d’actions concrètes. Ce qu’il faut demander, c’est un protocole un peu formel et mettre en place des "états généraux de la nuit" avec les professionnels de la nuit, des représentants de la Mairie, du Ministère de la Culture ; qu’on fasse des débats avec des acousticiens. L’idée c’est de trouver des solutions, elles sont là.

L'existence de contraintes réglementaires et structurelles sont une chose, mais cette situation ne révèle-t-elle pas une réalité sociale ?

Il faut prendre en compte la notion de tolérance. Des établissements ont eu des vrais problèmes, car une personne du quartier, une seule, avait décidé qu’elle ne voulait pas d’un bar en bas de chez elle. Les établissements se retrouvent alors avec des limiteurs qui laissent à peine passer le son de la voix, ce qui réduit considérablement la diffusion de musique. Y a vraiment une histoire d’habitus. Dans les quartiers populaires de Lisbonne par exemple, les bars passent de la musique à tout va malgré la présence de gens qui habitent au dessus. C’est un exemple extrême, mais c’est pour montrer que la marge de tolérance et l’acceptation sont culturelles également. En France, on s’enfonce de plus en plus dans la recherche du silence absolu.

Merci à Eric Labbé

Signer la pétition

Le Rex Club, l'un des rares lieux de fête parisienne en 2009
Rita Carvalho





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