Au début des années 90, Jean-Yves Cendrey s'installe à Berlin : il n'en découvre alors qu'une atmosphère brutale et des habitants résignés. Aujourd'hui, bien que la capitale allemande soit redevenue "aimable" à ses yeux, l'écrivain s'avoue tout de même "inquiet" des commémorations qui se préparent pour les 20 ans de la chute du mur. Entretien.

Voir aussi le diaporama : Berlin, l'effacement des traces

On le sait depuis… Principes du cochon, son premier livre. Jean-Yves Cendrey hait les concessions. Le dérèglement des hommes, les dérives du système, la médiocrité contagieuse des petit bourgeois. Tout ça le met hors de lui. Alors, il l'écrit. On pense souvent à deux de ses livres qui ont frappé très fort – là où ça fait mal : Les Jouets Vivants et Corps enseignant. Mais il y a aussi, en 1994, Oublier Berlin, témoignage d’une Allemagne brutale et résignée, où « les vieux démons se sont fait des têtes de skinhead ».
Cette ville qu'il voulait oublier, Cendrey est retourné y vivre pourtant. Aujourd'hui, alors que tout le monde, historiens à barbe comme jeunes curieux, s'apprête à commémorer les vingt ans de la chute du mur, il nous raconte l'étrange relation qui le relie à la capitale allemande, vivante et régénérée, mais encore marquée par une longue période de chaos et de frustration.

Berlin, mal-lunée

En 1993, l’écrivain décide avec sa famille (sa femme Marie Ndiaye, et leur fille) d’aller s’installer à Berlin. A l'époque, le projet ne fait pas d'envieux, et laisse même leur entourage perplexe : « Quand on annonce la destination, des tas de zyeux se font tout ronds. Partir, c’est bien, ça fait de chouettes biographies et de jolies chansons. Mais partir à Berlin… porter sa fraise à Berlin… en ces temps… ça déclenche pas des jalousies folles », peut-on lire dans les premières pages d’Oublier Berlin. Et malheureusement, très facile, trop vite, de comprendre pourquoi. Jean-Yves Cendrey se souvient maintenant de l’atmosphère qui règnait alors sur la ville, où se dessinait, presque, une « véritable caricature d’ostracisme » : « 1993, c’était donc peu après la chute du mur. Mais les embrassades sont loin. On sent, d’un côté, une grande frustration de la part des gens de l’Est, qui sont passés, pour une partie d’entre eux, du communisme à un régime néo-nazi. Les gens de l’Ouest, eux, sont assez amers : ils voient leur vie changer, les prix augmenter, les impôts aussi – car la réunification a coûté cher. » Il y a quelques jours, Wim Wenders a d'ailleurs évoqué la "mauvaise humeur" qui régnait à l'époque. L'écrivain reprend les termes du réalisateur. « Une mauvaise humeur dont les turcs et les étrangers ont fait les frais. Le jour où une jeune métisse s’est fait massacrer par un skinhead à quelques pas de chez nous, on est partis ».

"Pauvre mais sexy"

Jean-Yves Cendrey ne remettra pas les pieds à Berlin avant 2007, année où l’élection de Nicolas Sarkozy révèle la nécessité – l’évidence – d’un nouveau départ. Retour donc avec sa famille dans cette ville qui, il y a quinze ans, ne lui avait montré qu’un visage raciste et oppressant. La ville étant « redevenue aimable », les retrouvailles se passent fort bien. Ce qui l’étonne – et l’apaise – surtout, c’est cette « impression de régénération intense » : « Il y a des quartiers où on ne trouve pas un seul cheveux gris. Berlin a été une ville endettée, et on a parfois dit d’elle qu’elle était "pauvre, mais sexy". Cela lui allait bien. Aujourd’hui, certains quartiers où il n’y avait rien commencent par être réinvestis par de jeunes gens qui souhaitent s’installer ». Toujours sexy, et plus riche aussi ?

C’est en partie le fait de « retrouver et de ne pas reconnaître » la ville qui a poussé Jean-Yves Cendrey à en faire le sujet de son livre, Honecker 21 (Actes Sud). « Tout a changé. Contrairement à d’autres villes où l’on vit dans de vieilles choses, on a ici sous les yeux une cité très contemporaine en train de se bâtir. » Le lieu du roman, ce sera donc Berlin, l’effervescente. Le héros, ce sera Mathias Honecker. Comme Erich Honecker, le dictateur de la RDA qui organisa l’édification du mur en 1961. Mais nous sommes en 2009, et comme l’indique le chiffre du titre, le siècle a changé. Heureusement, Mathias n’est pas Erich. « Finalement on se rend compte qu’Honecker est un trentenaire assez banal, qui travaille dans une société de téléphonie, sans doute aux ressources humaines. Il entretient une forme de cynisme, qui seule permet de survivre. Il est la preuve même qu’on peut s’appeler Honecker, et ne plus rien avoir à voir avec la grande Histoire. Et le 21, c’est justement pour renforcer l’idée que l’on est passé à une nouvelle génération ».

Traces sacrées

Même si, reconnaît Cendrey, « l’Histoire est quand même partout, saignante, inscrite dans la forme même de la ville ». Au moment où il nous parle, il a vue par exemple sur le stade olympique, « à l’architecture très nazie » : « Quand il y a un match et qu’on entend monter une clameur, on ne sait jamais très bien de quelle clameur il s’agit ». Une remarque inquiétante, qu'il faut sans doute mettre sur le compte de la lucidité - un rien misanthrope - qui caractérise l'écrivain. Quand on le questionne sur l'atmosphère bouillonnante qui doit agiter la ville à quelques jours de la date anniversaire, celui-ci s'avoue d'ailleurs "un peu inquiet de ces embrassades et de ces réjouissances". « Je vois se développer dans Berlin un tourisme abominable : un tourisme du IIIe Reich, un tourisme de la dictature communiste. On verra sans doute aussi des nostalgiques regretter cette commémoration », explique Cendrey, qui s'imagine mal, lui, participer aux nombreux événements organisés à l'occasion. « Le mur se ballade de façon très chaotique, il se faufile partout dans la ville et ça, je comprends parfaitement qu’on ait envie de le voir. Même s’il est très moche. »

Car Berlin, aux yeux de Cendrey qui y a élu domicile, ne se résume plus à ce mur invisible dont chacun cherche aujourd'hui les fragments. Berlin est surtout cette ville qu'il domine lorsqu'il rejoint son bureau à Corbusierhaus, l'énorme complexe équivalent à la cité radieuse de Marseille, perché sur l'une des rares élévations de la ville : «Je peux y voir tout Berlin devant moi. C’est une vision très trouble, avec une menace de mélancolie qui plane en permanence : c’est là que j’ai un rapport très étrange avec cette ville. » Un lieu qui l'a visiblement inspiré, puisqu'il y a notamment fait déménager les personnages de son livre. «L’immeuble est si singulier qu’il peut donner envie de s’y embarquer. C’est aussi esthétique, dans une certaine mesure, parce que ça va bien avec tout le bazar qui l’entoure. Dans mon livre, on ne sait pas si Honecker et Turid y sont heureux. Je les ai laissé là.»

Ultra-lookée

Jean-Yves Cendrey, qui ne peut envisager pour le moment de revenir vivre en France, se plaît bien en tout cas en terre berlinoise, dans cette ville que la jeunesse cosmopolite et la culture alternative font désormais respirer. Ce qui ne l'empêche pas d'observer toujours avec une saine distance les rites et les pratiques qui l'entourent. Amusé et moqueur, il évoque ainsi "le look de l'intello quinquagénaire berlinois", qu'il n'a pas encore adopté. « Un chapeau, un grand manteau noir, éventuellement un gilet (mais pas bavarois, quand même), qu'on peut combiner avec des cravates assez curieuses. Un catogan gris, et des lunettes, à grosse monture de préférence. » S'y risquera-t-il ? Dans un prochain livre, peut-être.

Céline Ngi