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Année 1990

France Terre d'accueil ?

Dans la peau d’un demandeur d’asile afghan

Témoignage

Alors que le renvoi par Eric Besson de trois Afghans direction Kaboul a soulevé la polémique, la réalité des réfugiés qui ont eu la chance d’obtenir le droit d’asile en France n’est pas forcément rose. Condamné à mort par les Talibans en Afghanistan, Salman a livré à Fluctuat le récit de son périple semé d’embûches.

Salman* et sa femme reviennent de loin. Mais leur quotidien en France atténue leur soulagement. Faire la queue à cinq heures du matin pour déposer une demande d’asile à la préfecture, vivre dans une chambre infestée de cafards, trouver ses repères, chercher un job... La vie de réfugié n'est pas un long fleuve tranquille. Et les désillusions sont nombreuses, même pour des gens qui ont frôlé la mort.
A écouter ce jeune journaliste afghan de 27 ans, qui s'exprime dans un français parfait, être en règle, éduqué et fuir pour sa survie ne garantit en rien l'hospitalité au pays des Droits de l'Homme.

De Ghazni à Sciences Po Rennes...
Salman a un caractère d’acier trempé, forgé au sein d’une famille de dix frères et sœurs, originaires de Ghazni (centre de l'Afghanistan). De son regard noir, il vous fixe avec une force tendre et ressasse une enfance jalonnée d'exils à répétition.

"J'avais 7 ans en 1989 quand nous sommes partis avec ma famille au Pakistan. Au début, on fuyait la guerre. Ensuite, la guerre civile. Nous avons pu retourner en Afghanistan en 2002, après 13 ans d'exil. Mon cousin est rentré un peu avant nous. La Turquie l'a expulsé pendant le 11 septembre 2001. Avec la chute des Talibans, tout le monde était rempli d'espoir, le régime était redevenu libéral et on a recommencé à faire des projets".

Depuis l'évacuation du square Villemin (10e), des Afghans errent dans les rues de Paris, ici sous le pont du canal de Jaurès (photo : Sipa)

L’euphorie se prolonge pour Salman quand l’Ambassade de France lui délivre une bourse d’étude en 2004. Départ imminent pour Rennes : Sciences po, bruine bretonne et job étudiant dans un kebab. Le jeune afghan à 22 ans. La langue de Molière dans la poche, mais pas les fonds pour le maintenir à flot, il doit donc reprendre l’avion pour Kaboul. Ce n'est qu'un au revoir à la France, où son grand frère est devenu journaliste à RFI.

Condamné à mort par les Talibans
C’est là que les vrais ennuis commencent pour Salman. Après avoir été traducteur pour l’armée française, il dégotte un emploi de journaliste au sein d’un organisme international.

"En avril denier, je reçois des menaces au téléphone par un Pachtoune qui se dit taliban. Je ne le prends pas au sérieux. Mais deux semaines après, je trouve une enveloppe glissée dans ma voiture. J’ouvre, et c’est une condamnation à mort signée des talibans. Ils me reprochent d’être un traître à la solde des Américains. Ce n'était pas la peine de discuter, pour les Talibans, travailler pour le gouvernement ou un organisme international est considéré comme une trahison".

"Je me suis fait suivre dans la rue plusieurs fois, et la seule solution que j'ai trouvé à ce moment là était de fuir à nouveau mon pays. J'ai réussi à me rendre en Inde avec un visa médical d'un mois. J'ai ensuite penser à essayer de retourner en France. J'ai pris rendez-vous avec le HCR à New Dehli. Le responsable français m'a demandé pourquoi je n'étais pas allé à l'ambassade de France à Kaboul, il voulait que je lui dise que je cherchais à émigrer pour l'argent. Moi, j'avais juste pris peur et je voulais sauver ma peau."
Finalement, c'est par le consul de France en Inde que Salman obtient ce qu'il veut : un visa longue-durée pour lui et sa femme restée à Kaboul. Valises bouclées, départ imminent, Paris, enfin !

Le blues du migrant
Tout ça flaire bon le happy end ? Raté. Un mois après son atterrissage, la "jungle" de Calais peuplée d’Afghans était rasée, le square de Villemin dans le 10ème arrondissement de Paris était vidé de ses demandeurs d’asile à majorité afghane et iranienne. Ambiance. Jusqu'à l'expulsion forcée de trois migrants afghans dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 octobre.

Salman a beau avoir un visa et un toit dans un Centre d'Accueil pour les Demandeurs d'Asile (CADA), ce climat détestable l’atteint aussi : "les Afghans se retrouvent tous à cinq heures du matin à la préfecture de Bobigny ou d’Aubervilliers pour demander des papiers". Il a dû y retourner à deux reprises, le temps de constater que ses compatriotes sont nombreux à zoner dans les rues, autour du bassin de la Villette, alors qu'ils ont l'autorisation de l’OFPRA (Office Française de Protection des Réfugiés et des Apatrides) pour dormir en CADA.

Chez ces âmes errantes qui cherchent vaille que vaille à traverser la Manche, Salman retrouve certainement le visage de son cousin, décédé il y a peu dans son périple pour traverser la frontière. "En Afghanistan, on dit aux candidats clandestins de ne pas aller en France. Moi je n’étais pas d’accord parce que j’aime votre pays, mais quand j’ai vu le sort qui nous était réservé ici, j’ai enfin compris".

Salman use de son regard d’étranger, à la manière d’Usbek dans les Lettres Persanes de Montesquieu : "les signes de déni contre les Afghans s’amoncellent. C'est un ensemble de petites choses qui semblent futiles, mais quand on est en fuite, sans rien, cela peut causer de gros dégâts", assure-t-il, critiquant pêle-mêle le manque d’écoute des travailleurs sociaux de la CADA, leur accompagnement insuffisant dans l’obtention de ses papiers, et la perte d’estime de soi face à une administration bornée. "Je suis venu ici avec mes rêves, mes idées, mais j’ai déjà tout oublié".
Son fils, sur le point de naître, tiendra-t-il le même discours dans 20 ans ?

* Le prénom a été modifié

Sur Flu :
- Calais nettoyé avant la venue d'Eric Besson
- L'actualité immigration sur le blog société

Sur le net :
- La procédure de demande d'asile sur le site France Terre d'Asile

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Emmanuel Haddad - 27 octobre 2009

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