Breaking Bad est la nouvelle pépite de la chaîne américaine AMC (à qui l’on doit aussi Mad Men). Cette folle épopée dramatique, drôle et amorale est extrêmement bien écrite, presque un petit film à chaque épisode. Elle débarque en France sur Orange Cinémax.

Dans un contexte de crise baigné de l'atmosphère diaphane d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique, Breaking Bad relate le pétage de plomb d'un prof de chimie pas très affirmé qui se réveille de son apathie quotidienne lorsqu'il apprend qu'il est en phase terminale d'un cancer du poumon. Il reste peu de temps à ce père pour assurer l'avenir de sa famille : il décide alors de mettre à contribution ses talents de chimiste pour produire des méthamphétamines d'exception, revendues par Jesse, un ancien élève qui a tourné petite frappe... Breaking Bad, épopée infernale format moyen-métrage (50 mn), nous plonge dans le gouffre d'une vie banale qui va s'accélérer vitesse V et prendre des allures de grand banditisme. Une série qui n'a en fait d'autre référence que l'actualité immédiate, celle qui touche au quotidien du spectateur.

On connaît la gravité du cancer du poumon. Peut-être un peu moins celle de la crystal meth, forme la plus pure des méthamphétamines, qui fait aussi des ravages aux Etats-Unis. Si aisée à produire que des mères de famille s'y essaient. De l'argent facile en temps de crise, surtout pour ce prof condamné, qui, même en cumulant les jobs, parvient difficilement à s'en sortir. Avec la nouvelle de sa maladie, tout s'emballe : les coûts médicaux hors de portée, les problèmes d'assurances et de retraites etc. Alors quand Walt croise un de ces traders arrogants et friqués, faire cramer sa Cadillac devient une question de dignité. Cette immédiateté des allusions à l'actualité politique américaine prend des allures de manifeste politique en ces temps de crise, à l'heure des réformes d'Obama, en même temps qu'elle sert une dramaturgie très forte.

La révélation de Bryan Cranston

Shootée sur une toile de fond très réaliste, BB est une série à l'image d'une société toujours plus speed. Construite sur un scénario resserré, ce qu'on pourrait appeler l'"hyperaction" tient en haleine le spectateur, maintenu dans un perpétuel état de stress. Remarquables, les intros de BB sont souvent de petits chefs d'œuvres, épées de Damoclès qui restent en suspens tout au long de l'épisode avant de prendre sens, parfois beaucoup plus tard. Tout converge vers la performance du génial Bryan Cranston, qui campe avec brio le drôlatique Walter White. On le connaissait déjà pour avoir joué le père névrosé de Malcolm, et, lui qui avait surtout enchaîné les petits rôles, s'est vu récemment consacré aux TCA Awards pour cette interprétation. Il incarne avec un redoutable talent ce personnage complexe, pour qui la maladie est finalement une libération.

Crise vs morale

Car le personnage Walter White repose sur une ambiguïté. Il ment, alimente la mafia, tue, refuse de se soigner. Au bout d'un moment, on comprend bien que la perspective de la mort et la motivation altruiste de parer aux besoins de sa famille ne suffisent plus à justifier son comportement. Les bénéfices qu'il en tire sont finalement plutôt maigres par rapport aux risques encourus, et Walt sous couvert de vouloir protéger sa famille, la met en fait en danger. Les considérations morales, portées par sa femme ou son beau-frère (des stups !), sont présentées de manière plutôt agaçantes, et même définitivement fumées lorsqu'on s'aperçoit que ceux-là possèdent aussi leurs vices. Dans une société ne parvenant plus à subvenir aux besoins de tous en temps de crise, la morale est secondaire et consiste surtout à ne pas se faire prendre. Alors que le bilan de sa vie prenait des accents de loser, Walter, en se jetant dans le milieu de la délinquance, a en fait vu ses talents révélés. De raté, il est tout bonnement devenu le meilleur. Il le dit lui même... "c'est bon parce que c'est illégal".

Illus © AMC

Laurène Rimondi




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