Fort d'une riche galerie de personnages aux prises avec l’occupation, la première saison d’Un Village français avait séduit le public de France 3 en juin dernier. Quatre mois plus tard, la saison 2 débarque dans votre salon, renouvelant les enjeux dramatiques sans rien perdre de son pouvoir addictif.

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Foule sentimentale

En projetant de raconter la période 1940-1945 à travers les destins croisés d’habitants du Jura, Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé ont trouvé un sujet à la hauteur de leurs ambitions. Dès les premiers épisodes d’Un Village français, un vrai sens de l’écriture s’est affirmé : dans un univers qui entretient de lointains liens avec Twin Peaks (une scierie locale, une forêt environnante et des histoires d’adultère), la dynamique consiste à lier avec autorité les destinées intimes des personnages et la gravité du contexte politico-historique. Voyez par exemple l’entrepreneur Raymond Schwartz (Thierry Godard), qui tente de se ménager un espace de liberté entre sa relation extraconjugale avec la métayère Marie (Nade Dieu) et son travail au service de l’armée allemande. Ou encore l’inspecteur Jean Marchetti (Nicolas Gob), qui incarne autant une menace pour la tranquillité du couple Daniel Larcher (Robin Renucci) / Hortense Larcher (Audrey Fleurot) qu’un danger pour l’intégrité morale de la police française, mise à contribution par l’occupant allemand. Cette imbrication des motivations privées et des choix moraux facilite ainsi l’apparition chez les personnages d’une « zone grise », lieu d’incertitude permanente.

La réussite des 6 premiers épisodes (qui composent la saison 1) venait aussi de l’efficacité avec laquelle les lois d’exception - qui modifient brutalement le climat du pays – s’intégraient à la fiction, sans didactisme appuyé ni lourdeur démonstrative. Le sentiment de perte de l’innocence était ainsi communiqué par de brillants choix narratifs : épisode 2 organisé comme un huis-clos dans une église où tous les problèmes se télescopent, épisode 3 qui détaille avec minutie la fabrication d’une erreur judiciaire (dont le pauvre Marek fait les frais), épisode 6 qui propose une course contre la montre en plein 11 novembre en compagnie du militant communiste Marcel Larcher (Fabrizio Rongione) et de la postière Suzanne Richard (Constance Dollé)…

Résiste, prouve que tu…

Composée de 6 nouveaux épisodes, la saison 2 nous replonge d’emblée dans la profusion romanesque, tout en prenant le contre-pied de la saison précédente : en montrant dès les premières minutes un commissaire De Kervern (Patrick Descamps) violent et impulsif, alors qu’il était le personnage le plus chaleureux de la saison 1, les scénaristes troublent les attentes du téléspectateur. Nous sommes en janvier 1941, l’hiver s’est installé sur les âmes et l’heure de nouveaux choix a sonné. L’esthétique d’Un Village français a d’ailleurs évolué d’une saison à l’autre, présentant des couleurs plus baroques et glacées. Le réalisateur a effectivement changé (Olivier Guignard succède à Philippe Triboit), mais la nouveauté se fait surtout ressentir au niveau de la dramaturgie.

La série aborde ainsi pour la première fois le concept de résistance, qui va se retrouver au centre de la saison. Sans perdre de vue les turpitudes de nos villageois ni les histoires sentimentales (voir le triangle amoureux qui se forme autour de Lucienne l’institutrice, que joue Marie Kremer), les auteurs prennent comme axe principal l’affrontement et le suspense lié à l’engagement nouveau de Marie et du commissaire de Kervern. Le rythme s’en voit modifié, certaines figures fortes disparaissent pendant plusieurs épisodes et les personnages semblent de plus en plus livrés à eux-mêmes. Les acteurs prennent dans le même temps une assurance nouvelle (Robin Renucci offrant par exemple à son personnage d’époux naïf une dureté insoupçonnée).

Le renouvellement dramatique se trouve aussi amplifié par l’apparition de personnages empruntés à la mythologie du film noir : la prostituée au grand cœur (interprétée par la revigorante Armelle Deutsch) et le redoutable policier allemand (l’excellent Richard Sammel, qui jouait déjà au nazi dans OSS 117, Le Caire nid d'espions et Inglourious Basterds). Tous deux apportent à Un Village français une élégance teintée d’angoisse.
Loin de s’enfermer dans une seule tonalité, cette saison 2 continue à multiplier les regards sur les événements : le caractère facétieux du directeur d’école, l’adaptation rapide des enfants à un univers de faux-semblants, le cruel détournement du motif de la Saint-Valentin ou le renversement de point de vue digne d’un Montesquieu (dans l’épisode « Votre nom fait un peu juif ») constituent autant de portes d’entrée sur l’époque décrite. Toujours aussi inspirée, l’écriture explore encore davantage le frottement des intrigues privées et des choix moraux, en lui octroyant une dimension hautement tragique dans le dernier épisode de la saison.

Les promesses de l’ombre

Avec sa fin brutale, la saison 2 pose les bases d’un désespoir futur. Les scénaristes prouvent qu’ils n’hésiteront pas à aller au bout des situations intenables que l’occupation a engendrées. On se met alors à imaginer une saison 3 où tout serait permis. Certains caractères ne se sont pas encore révélés et la série garde une imposante marge de manœuvre. Un Village français pourrait ainsi se diriger vers une tension inédite dans la fiction française, les ressorts dramatiques étant amenés à s’amplifier au fur et à mesure que la France s’enfoncera dans la collaboration et dans l’indigence.
On retient déjà notre souffle.

Illus. crédit FTV Pôle France 3

Damien Leblanc




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