Après Là où je vais, je suis déjà l'an passé, Là où je suis n'existe pas est le deuxième mouvement d'un Printemps de Septembre mis en musique par Christian Bernard. Jouant sur l'indétermination du sens et des sensations, le festival de création contemporaine de Toulouse est une sorte d'anti-Biennale, qui, à quelques exceptions près, évite le spectaculaire au profit d'un art en décalage, ténu, souvent mélancolique, petite musique intime et discrète mais obsédante.

A l'image de cette Radio du bout de la nuit qui, selon Christian Bernard, « s'adresse à chacun et jamais à tout le monde », et qui rythme les nuits toulousaines pendant toute la durée du festival, ce 19e Printemps de Septembre est conçu comme rumeur, murmure, monologue non univoque. A l'opposé de la Biennale de Lyon 2009, manifestation lourde de sens et de messages insistant une réalité ultra-présente, le Printemps de Septembre décevra les visiteurs en quête de réponses. Ici, les maîtres mots sont « désorientation », « effacement », « chute », « échec » ou encore « invisibilité »... : une vision d'un monde « entre chien et loup », comme la définit Christian Bernard, qu'il faut avoir le courage de revendiquer en ces temps de compétitivité et de « positive attitude » obligatoires.

Entre chien et loup

Lorsque la Belge Berlinde de Bruyckere suspend par la patte une jument éventrée dans la nef du cloître des Jacobins, où des corps livides sans tête s'enroulent autour de potences, ou lorsque Cyprien Gaillard, dans la vidéo Pruitt-Igoe Falls, superpose l'image d'une chute d'eau à celle de la destruction d'une barre d'immeuble, la beauté plastique des œuvres, dont on garde longtemps le souvenir après la visite, n'élude pas la question du discours — ici, celui de la chute —, tout en laissant ouverte l'interprétation. Dans la même logique non-déterministe, une place importante est accordée à l'œuvre sur papier, artefact fragile qui est souvent à la fois l'ébauche et l'aboutissement de la pensée de l'artiste. On retrouve ainsi, éparpillés dans divers lieux de Toulouse, les dessins érotico-baroques de Jean-Luc Verna, les reproductions grisées de Pierre-Olivier Arnaud, ou, images de l'échec, les grandes feuilles froissées de Pierre Vadi au Château d'eau. La magnifique micro-exposition des Inimprimés à la librairie Ombres Blanches propose, entre autres, une immersion dans l'intimité des cahiers de Robert Droguet, maquettiste de son quotidien.

Christian Bernard dit aimer ces artistes invisibles, adeptes de l'effacement. Au Goethe Institut, Silvie Defraoui rend hommage à son époux disparu, Chérif Defraoui, par une vidéo montrant le processus de la « table rase ». A l'Espace Croix-Baragnon est rendu hommage aux performeurs des années 70 (Koller, Kovanda, Kuchta, Morgan), auteurs d'œuvres éphémères. On y voit une vidéo montrant Robert Filliou dormant dans les rues de Düsseldorf : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », disait-il. Axiome que l'on appliquerait sans hésiter à Solo, entêtante vidéo de Christian Marclay illustrant les émois d'une jeune fille (Tree Carr) et d'une Stratocaster, expérience inoubliable où le corps rencontre le son.

Appariements

Brillant d'intelligence, l'accrochage conçu par Christian Bernard aux Abattoirs s'intitule Sept pièces faciles. Dans les salles latérales, le directeur artistique du festival a effectué des exercices d'appariements entre des œuvres puisées dans les collections du musée qu'il dirige, le Musée d'Art moderne et contemporain de Genève. Dans l'une des salles est abordé le thème du temps et de la disparition : les tableaux de dates d'On Kawara sont associés aux photos de vêtements d'enfants, représentations de corps absents, de Christian Boltanski, à un crâne de Robert Mapplethorpe ou à une sépulture de néons éclatante de Dan Flavin. Dans une autre, c'est l'un et l'infini : une photo d'étoiles de Thomas Ruff se conjugue aux innombrables dés à un point de Robert Filliou. Ailleurs, les aboutissements de la peinture sont interrogés, avec la mise en perspective par Remy Zaugg d'une toile de Cézanne, où l'objet visuel est remplacé par son nom, ou la reprise du motif de la montagne Sainte-Victoire par Gérard Gasiorowski. Chaque fois, l'interprétation n'est pas figée, elle ne demande qu'à être renouvelée. Un beau témoignage d'estime rendu au spectateur.

Le Printemps de Septembre. Là où je suis n'existe pas, jusqu'au 18 octobre 2009 à Toulouse (mais aussi Castres, Colomiers, Grisolles, Saint-Gaudens).
Prochaines Soirées nomades de la Fondation Cartier : les vendredi 2 et samedi 3 octobre, avec notamment Aurélien Richard, Hoketus, au CDC, concert et projection vidéo de Tony Conrad et Marie Losier à l'Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines, ou Cuqui Jerez, The Rehearsal, à la MJC Roguet.
Par ailleurs, le 10 octobre, une Nuit des morts vivants invite à découvrir vidéos et performances au musée des Augustins (avec notamment Pierre Joseph, Edouard Levé, Sylvie Fleury, Ulla von Brandenburg).

Magali Lesauvage



Sur le web :
- Le site du Printemps de Septembre

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