Depuis 2008, France Telecom a connu 21 deuils. Autant de suicides liés, selon toute vraisemblance, aux exigences de l’entreprise. A l’occasion de la sortie de son livre, "Orange stressée, le management par le stress à France Telecom", Ivan DU ROY nous éclaire.
- Comment expliquez-vous la vague de suicides chez France Telecom ?
Un suicide comporte toujours de multiples causes. Mais quand des salariés se poignardent en réunion, laissent des lettres accusant un « management par la terreur » avant de se tuer, tentent de se défenestrer de leur bureau ou se pendent dans un local technique de France Télécom, il y a de sérieuses raisons de penser que la cause de leur geste désespéré réside aussi, voire principalement, dans le travail et son organisation.
Il faut donc interroger la manière dont l’entreprise France Télécom fonctionne et évolue. Dès 2005, des médecins du travail ou des expertises sur la santé au travail s’alarmaient d’un mal-être grandissant chez de nombreux salariés. Ce malaise n’a fait que s’accentuer depuis. Il est le résultat de plusieurs évolutions et choix stratégiques de l’entreprise. Les suicides en sont la manifestation la plus visible et dramatique.
Rappelons d’abord le contexte : France Télécom est passé en moins de dix ans du statut de service public à celui d’entreprise privée dans un secteur soumis à une compétition sans merci et où, comme souvent, les logiques financières priment sur l’activité réelle.
Les fonctionnaires de France Télécom ont finalement accepté la privatisation en échange de pouvoir garder leur statut, et la sécurité de l’emploi. Cela les a préservés d’un plan de licenciements massifs quand l’entreprise a été confrontée à des crises financières mais les a obligés à subir sa mutation, brutale et rapide.
Les métiers techniques – développer et entretenir le réseau des télécoms - disparaissent peu à peu au profit des métiers commerciaux. Des techniciens, passionnés par leur boulot, avec souvent plus de vingt ans d’ancienneté, se retrouvent dans des centres d’appel Orange à devoir vendre des forfaits de téléphonie mobile ou des abonnements Internet, en lisant un script d’une voix monocorde. Certains s’en sortent, beaucoup en souffrent. A cette mutation plus ou moins bien vécue, s’ajoutent de multiples pressions, un management extrêmement agressif et l’incapacité de discuter collectivement de la manière de s’adapter le moins brutalement possible aux nouvelles contraintes de l’entreprise.
- Comment se manifestent concrètement les pressions dans l’entreprise ?
D’abord par une incitation permanente au départ. Un service aura par exemple l’objectif annuel de faire partir 10% de ses effectifs. Sur une équipe de dix personnes, qui ont l’habitude de travailler ensemble, cela signifie que l’un d’entre eux doit partir en fin d’année. Ensuite, la direction recourt massivement aux mutations forcées. Certains salariés ont, en deux ans, changé quatre ou cinq fois de postes, de bureaux, de lieux de travail, de collègues. Les sites de France Télécom dans les villes moyennes sont progressivement fermés et regroupés dans les grandes agglomérations. Cela signifie souvent pour les salariés des déplacements quotidiens de plus d’une centaine de kilomètres pour se rendre sur leurs nouveaux lieux de travail, ou de déménager… Un choix difficile quand on a fondé une famille et acheté un logement. Ce qui est le cas d’une grande majorité d’entre eux, la moyenne d’âge à France Télécom étant de 48 ans. Les salariés critiquent également l’individualisation à outrance des performances. Chez les commerciaux, celui qui réalise un chiffre d’affaires un peu moins bon que les autres est souvent montré doigt, stigmatisé. Vous n’êtes pas jugé sur le service rendu aux clients mais exclusivement sur vos chiffres de vente, sur votre courbe de rentabilité financière. Nombre de salariés, fonctionnaires ou pas, le vivent mal, le ressentent comme une perte de sens de leur travail, voire une violation de leur éthique professionnelle. Toutes ces pressions provoquent stress, angoisses et perte de l’estime de soi chez des salariés de plus en plus isolés.
- Que pensez vous de la décision prise par la direction de former les cadres de F.T. à "détecter les signaux de faiblesse psychologique" des employés ?
Après avoir été longtemps dans le déni de ce malaise généralisé, la direction du groupe estime qu’il y aurait des salariés « faibles » et donc des salariés « forts ». Ce genre de raisonnement est très inquiétant. Le problème à France Télécom n'est pas que des individus soient plus ou moins « fragiles » - personne n’est parfait, personne n’est « performant » en permanence, chacun rencontre des difficultés au cours de sa vie personnelle et professionnelle et peut en être fragilisé.
C’est l’organisation du travail, le management agressif, l’absence de dialogue social qui génèrent des souffrances récurrentes. Si les dirigeants de France Télécom avaient tendu l’oreille plus tôt aux alertes qui remontaient du terrain et avaient agi en conséquence, nous n’en serions pas là.
- Bastamag, le site d'Ivan DU ROY
- Le Monde recueille des témoignages de salariés de France Telecom