Reportage au coeur des nuits blanches beyrouthines
Destination festive Numéro 1 du New York Times, dans le Top 10 du Lonely Planet, Beyrouth rebâtit une vie de fête et de débauche sur les cendres des conflits passés. Ses nuits blanches estivales ont drainé 2,5 millions de touristes cette année, libanais d’outre-mer autant qu’arabes des Etats voisins, attirés par la Mecque libertine. Reportage au cœur des nuits enfiévrées de la capitale libanaise.
Sur le toit d’un hôtel, dans un sous-sol déguisé en bunker, sur le sable d’une plage privée… A Beyrouth, l’air humide transpire les soirées arrosées, deux ans seulement après avoir essuyé les bombardements israéliens. Beyrouth est (re)devenu la "ville du pêché" comme l’a récemment surnommé l’AFP, ou plutôt n’a jamais cessé de l’être.
14h-20h, mise en jambe sur le toit du Palm Beach Hotel
Tout commence avec du vin et des coups de soleil. 14 heures à Beyrouth, c’est l’heure de la digestion et de l’apéro dans une des plages privées et huppées du centre-ville.
Plage signifie souvent piscine où la jeunesse dorée aime se prélasser en buvant du rosé. Je me fonds dans la masse, direction le toit du Palm Beach Hotel, où la piscine de l’anciennement nommé Sky Bar est déjà tâchée de monoï et de fond de teint.
Ce soir le bar lounge perché, lieu de l'attentat qui coûta la vie à Rafic Hariri 4 ans plus tôt au pied de l’hôtel, accueille une soirée gayfriendly. La loi a beau pénaliser l’homosexualité, comme les feux rouges, rares sont les Beyrouthins qui s’y arrêtent.
L’occasion de revenir sur la soirée d’hier au "vrai" SkyBar. Meilleur bar du monde selon le site éponyme, la boîte dirigée d’une main de fer par Chafic El Khazen peut contenir jusqu’à 1500 personnes, disséminées sur une plate-forme géante plantée sur le toit du BIEL (Beirut International and Leisure Center). Une fois entré, privilège majoritairement réservé aux détenteurs d’une BMW ou Mercedes qui réservent leur table un mois à l’avance minimum, on assiste à un feu d’artifice de plastique et de débauche.
Les tubes de techno commerciale s’enchaînent, repris à l’unisson par les groupes de fausses blondes platines et de brunes qui gesticulent sur le comptoir des bars en plein air : "tonight's gone a be a good night", comme le scande le tube des Black Eyed Peas bastonné par la sono. Saisissant. Mais pas autant que l’armada de serveurs qui jaillit chaque demi-heure sous les feux d’artifice avec une dizaine de bouteilles de champagne frais. Faire la fête ici, c’est tout claquer et le montrer. A la vue de mon visage incrédule, on me souffle que, excepté les libanais de la diaspora et les riches arabes du golfe pétrolier, la plupart des clubbers s’endettent pour s’offrir ce genre de soirées.
20h-22h, rue Monot, déjà de l'histoire ancienne
Etonné du succès d’une boîte qui n’existait pas lors de ma dernière visite il y a quatre ans, j’interroge Patrick, barman trilingue du Greedy Goose de la rue Monot : "C’est l’effet shoot and run, ça dure quatre ans et un nouvel endroit vient le remplacer" me confie-t-il devant un verre d’Almaza, la bière locale. En attendant c'est un véritable jack-pot.
Ici, les serveurs préparent la soirée qui ne débutera pas avant 10 heures, même si la rue Monot n’est plus que l’ombre d’elle-même. C’était le centre névralgique des soirées beyrouthines il y a encore trois ans, jusqu’à ce que les partisans du Hezbollah et du CPL de Michel Aoun débutent un sit-in géant à deux pas… Qui s’est étendu sur un ans et demi. "Tu te sens pas confortable pour boire avec un militaire armé d’un M-16 en face de toi".
Forcément. L’assassinat de Rafic Hariri a porté un premier coup aux orgies monotiennes, et les manifestations de 2007-2008 ont enfoncé le clou. En face du bar, on pouvait vivre les grands moments de la movida glam chic de Beyrouth :
"Au Palais Crystal, évoque-t-il nostalgique après y avoir travaillé deux ans, si tu paies la bouteille de champagne la plus cher de la soirée, ton nom apparaît sur l’écran géant de la boîte". La nuit ne s’est pas éteinte pour autant. Le proverbe dit qu’il suffit qu’une personne ouvre un bar qui fonctionne dans un quartier pour que tout Beyrouth s’y rassemble. Gemmayzé en est le dernier tributaire.
22h-02h, Gemmayzé, le début d'une longue soirée
Les bars lounge ont poussé de manière frénétique dans cette rue étroite du quartier chrétien. Sorte de rue Monot 2, l’heure tardive de l’apéro y est souvent synonyme de bouchons d'une heure, les beyrouthins ne marchant que pour passer d’un bar à l’autre. Cloud 9, Gardel, Torino, enseignes plus ou moins ostentatoires mais toutes à taille réduite et surchargées, les verres d’alcool s’enfilent au rythme des tubes technos de l’été. Un échauffement.

A mesure que les verres descendent (les serveurs libanais ont la réputation d’être deux fois plus généreux qu’ailleurs, encore un proverbe avéré) et que la rangée de bars est écumée, je fais signe à mes convives qu’il est déjà tard pour sortir. Réponse amusée : "Au BO18, ça ne commence pas avant deux heures du matin". Impossible de ne pas repenser aux mots de Khaled Mouzanar, l’auteur de la BO du film Caramel récompensé à Cannes : "Nous avons hérité de la guerre un sentiment d’urgence, une soif de vivre qui nous pousse autant à faire la fête qu’à monter des projets".
02h-... BO18: "Ici tu croises des punks et des gars sous exta… Des gens cool quoi !"
Enfin, on reprend la voiture direction le BO18. Heureusement, les éthylotests ne font pas partie du vocabulaire beyrouthin, plutôt adeptes des grands coups d’accélérateur à mesure que l’alcool se fait sentir.
Paradis des publicitaires de tabac et d’alcool, Beyrouth la nuit ressemble à un parc d’attraction interdit aux moins de 18 ans planté dans un décors post-apocalyptique. Tout se côtoie dans la capitale de 468km², et on atteint déjà le quartier de la Quarantaine, fameux pour le massacre des réfugiés palestiniens par les milices chrétiennes en 1976. Bernard Khoury a décidé d’y concevoir une boîte aux réminiscences guerrières.
Underground comme sa musique, on y pénètre comme dans un bunker dans un univers de cuivre couleur camouflage. Je suis accueilli par le DJ résident, Gunther Sabbagh, classé avec les meilleurs ambianceurs underground du Moyen-Orient. Comment explique-t-il la frénésie de la vie nocturne malgré les conflits chroniques qui touchent le Liban ? "En pleins bombardements israéliens, on trouvait toujours un moyen de faire la fête tous les soirs !. Beyrouth a toujours été le centre de la musique underground du Moyen-Orient. Ici tu peux croiser des punks, des gens sont exta, des gays, des transsexuels… Des gens cool quoi !"
Détail ou symbole d’une génération, Gunther cultive un je-m'en-foutisme politique aigüe : "dans la politique tout est faux, ça fait longtemps que je n’y crois plus". Je commence à croire que Beyrouth se divise entre les riches hédonistes nocturnes et les pauvres trimardeurs diurnes, et en voulant me contredire, le DJ confirme : "la vie nocturne n’est pas si chère, disons qu’elle est réservée à 10-15% des plus riches… Mais c’est pareil partout non ?"
La cerise sur le gâteau, c’est l’arrivée massive de riches arabes du golfe persique. "Le business n’est jamais plus calme qu’au ramadan, car les plus gros buveurs sont les musulmans de Syrie, Jordanie, Dubaï ou Arabie Saoudite". Gunther s’échappe avec sa bouteille de Whisky et entame un set underground qui ne s’achèvera qu’au petit matin. Une intensité nocturne qui fait écho aux frustrations de la guerre pour les libanais, et aux interdits des dogmes religieux pour les saoudiens voisins. La fête est sûrement la seule chose que l’on retrouve en l’état quand on revient au Liban. Tout le reste, le gouvernement, l’avancée de la reconstruction, le nom de la nouvelle boîte en vogue, est aussi instable qu’une période de paix.

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