Tendance urbaine
Depuis quelques mois, une nouvelle tendance émerge en France, la pratique du vélo à pignon fixe, dit "fixie" pour les intimes. Longtemps considéré comme un sport top ringard, un passe-temps de papys à varices, le vélo de route investit le bitume des grandes villes, fait trembler les automobilistes mal assurés et prend un sacré coup de jeune.
"Un moyen de transport rock & roll"
Pour mieux appréhender le phénomène et comprendre un peu les choses, rendez-vous est pris au QG des fixies parisiens, dans la boutique spécialisée, Cyclope. Ici, un portail sans code, une cour sans fond et, enfin, une inscription en vert : CYCLOPE. On se dit que pour arriver là, déjà, faut connaître. Virage à gauche, descente de quelques marches et nous voilà dans le magasin, plus cave que boutique de cycles. Des cadres nus partout. Des gens, plus nombreux que ce qu’on avait imaginé. Moyenne d’âge ? Trente ans. Pour la visite guidée, on repassera.
C’est Barthélemy, 22 ans, étudiant en horlogerie, mécano estival et look de graphiste en sus qui éclairera sans quitter l’atelier. Pratiquant très régulier, notre interlocuteur nous donne vite les clés du succès (encore relatif) du fixe : "C’est un moyen de transport assez rock & roll, qui garde un esprit urbain et reste proche des sports de glisse. Les mecs qui font du vélo de route nous regardent comme des fous, comme des hérétiques du vélos."
Alors, forcément, ça plaît. Être regardé en biais par des vieux cons a toujours un côté amusant. C’est donc toute une bande de tarés dans le vent, mi-geek, mi-casse cou, qui a ressorti les vélos des placards et contribué à rendre hype la petite reine de grand papa, pourtant promise à la casse. Explications.
Adepte du fixe, shooté à l’adrénaline
Dans la veine des sports à sensations, le fixe n’est pas à mettre entre toutes les mains. Sans vitesse et surtout sans frein, il faut bien trouver un moyen de stopper la bécane. Et non, la godasse à semelle renforcée n’est pas le moyen privilégié pour s’arrêter.
L’étudiant mécano parle technique et tente de simplifier les choses :
"Un vélo à pignon fixe, c’est un vélo ou il y a un entraînement direct entre le pédalier et la roue à l’arrière. Que ce soit en montée, en descente ou sur du plat, on doit pédaler tout le temps (…) Pour freiner, il faut bloquer la roue arrière avec les jambes, en arrêtant de pédaler."
On cerne déjà un peu mieux le risque de la chose. Pourtant, notre interlocuteur ébouriffé se défendrait presque d’être un fou furieux :
"Personnellement, j’ai un frein à l’avant. Certains n’en ont pas. Pour les sensations qu’ils disent, parce que t’as pas le droit à l’erreur. Moi je trouve ça un peu con ce 'pas le droit à l’erreur'. Même sur le velib’, que je ne porte pas en haute estime, tu n’as pas le droit à l’erreur. Si tu te plantes, tu te plantes. Le déplacement à vélo reste super dangereux et, à Paris plus qu’ailleurs."
Comme à chaque fois qu’une mode dépasse le stade de la poignée, on rencontre des puristes, un peu sectaires :
"Y a des mecs qui ont 5 fixes chez eux. Y a le fixe moderne, y a le fixe ancien, y a le fixe qu’on veut pas sortir de chez soi parce qu’il est trop beau…" Plus qu’une lubie, une pathologie.
"punks des temps modernes"
Né à New-York, il y a une trentaine d’années, dans le milieu des "messengers" (coursiers à vélo), le fixe, dépouillé de ses vitesses et de ses freins, était d’abord un moyen de rendre le vélo plus léger et de virer la mécanique qui supportait mal les températures extrêmes de l’hiver. Les livreurs cascadeurs (voir les vidéos ci-dessus) qui avait déjà la fâcheuse habitude de zigzaguer comme des dératés dans les artères diabétiques de la grosse pomme ont perdu leurs étriers.
Barthélemy renseigne : "Au début c’était un truc underground très peu répandu. J’ai dans l’idée que les coursiers à vélo d’aujourd’hui sont les punks des temps modernes." De l’underground en plein air, du punk sportif, la pratique du fixe explose les barrières et bientôt les frontières. "Les coursiers s’y sont mis dans tous les USA et au fur et à mesure comme tous les phénomènes underground, ça s’est propagé dans les milieux un peu tendance."
L’Angleterre, enfin Londres, et le Japon, où le vélo sur piste (qui fonctionne comme un vélo à pignon fixe) est une institution, n’y échappent pas. Aujourd’hui, la France s’y met. Et Barthélemy a un souhait, que le vélo ne soit plus "un sport de plouc" et évolue, comme aux Etats-Unis. "Là-bas, c'est un truc de jeunes, de mecs tatoués, qui boivent de la bière et se foutent des grosses races." Ambitieux.
Si le fixe n’a pas encore complètement redoré le blason du deux roues, il jouit au moins d’une image positive auprès des grandes marques, bien décidées à ce que cette hype encore confidentielle devienne une mode de masse.

Le fixe, c’est chic
Si le développement du phénomène fixe a du bon, notamment parce que la multiplication des aficionados, de tous horizons nous assure t-on (un peu moins de 1000 en France et environ 300 à 400 à Paris), permet, l’air de rien, de faire tourner la boutique, il se pourrait que ça tourne fashionistas les bananas sous peu. La récup’ des grandes marques ferait du fixe une distraction mainstream et le charme underground du phénomène finirait par s’évaporer.
Aussi répandue dans le milieu des graphistes que les lunettes à gros montants, le vélo sans frein est déjà un accessoire de mode, l’adepte confirme :
"Le fixe est lié à toute la culture street, beaucoup de gens viennent du monde de la sneakers. Les indispensables : le sac en bandoulière, la petite moustache, la casquette qui va bien… Le look graphiste quoi ! Il y en a beaucoup, à la limite, je me demande s’il n’y a pas que ça."
Conscient que le microcosme à fort pouvoir d’achat va s’élargir, les gros de la fringue s’y intéressent. Ainsi, les Zara et H&M d’outre-Atlantique ont déjà sorti leurs fixes. Nike a récemment démarché la petite boutique parisienne, au même titre que des agences de com’ étrangères. Et s’il fallait une preuve que le fixe devient commercial, une autre, c’est le développement et la conception par des grands groupes de cycles de leur propre modèle.
La machine est lancée et la petite tendance urbaine, apanage de quelques virtuoses du logiciel Illustrator, devrait bientôt s’étendre. Une prévision à relativiser car le fixe reste financièrement moins accessible qu’une skate ou qu’une paire de roller (comptez au moins 500 euros pour un vélo correct) et demeure un vrai hobby de cascadeur. Hier encore, un type en fixe qui avait mal anticipé un feu rouge s’écroulait à quelques centimètres de mes godasses. Un espoir pour l’underground.
Lexique :
Skide : dérapage effectuer en bloquant la roue arrière et permettant de freiner le vélo Skiper : action de faire un petit saut avec la roue arrière pour ralentir (moins traumatisant pour les jambes que le skide)
Infos pratiques :
Un magasin : Cyclope, 100 rue de la folie Méricourt 75011, Paris.
- Sur le net : un blog, pignonfixe.com
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