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Année 1996

Mains moites et sueurs froides

10 polars de poche

Une sélection de policiers pour l'été

Il faut l’avouer, rien ne vaut en été une bonne intrigue bien ficelée : polars, policiers, thrillers prolifèrent dans les gares et partout ailleurs. Pour vous aider à vous y retrouver, nous avons exploré depuis 2 mois et demi une dizaine d’ouvrages en poche, chacun emblématique d’un sous-genre bien codifié du nouveau genre dominant.

Retrouvez aussi le dossier Lectures d'été : toutes les sélections de Flu.

Bonne nouvelle : avec le polar, la qualité est au rendez-vous. Que l’on parle de notre chouchou Darling Jim ou d’à peu près tout ce qu’on a lu dans les deux collections Pocket et 10/18 (les deux principaux éditeurs de polars en poche du marché français), le niveau moyen du polar est très nettement supérieur à celui de la littérature dite générale. Il y a assez peu de style ici (on n’a pas choisi les meilleurs ?) mais beaucoup de savoir-faire, une technicité indéniable qui permet aux ouvrages d’atteindre leurs objectifs : faire peur (un peu), tenir en haleine (toujours) et nous mettre dans les pas d’un enquêteur (re-toujours) duquel on se sentira un temps proche dans la (dé)veine.

 

L'invité mystère

Darling Jim de Christian Mörk (Editions du Rocher).

Premier roman d’un écrivain danois, Darling Jim sort simultanément dans 14 pays et s’avère être une divine surprise. Deux jeunes filles sont assassinées en Irlande. Le facteur du village récupère le journal intime de l’une des victimes et découvre l’existence de Jim Quick, un conteur de légendes irlandaises dont la transhumance est parsemée de meurtres et de disparitions étranges. Le folklore dont Mörk habille cette histoire assez classique marche à tous les coups : la lande, les hommes-loups…. Le polar qui vire au fantastique et au gothique, évoque (si on s’emballe un peu) Lewis.

La 1ère phrase : « Il y avait longtemps que la maison avait été désinfectée pour accueillir de nouveaux occupants et que les cadavres reposaient en paix. » Pas très équilibré sur son second segment, mais imagé et ouvert sur le cauchemar.

 

Le policier médiéval

Les Trois rois de Cologne de Kate Sedley (10/18)

Je n’ai pas lu les 17 autres volumes de la série de Roger le Colporteur, l’enquêteur de Kate Sedley, une sorte de privé officiant au milieu du XVème siècle en Angleterre. Cette fois, une nana super bien gaulée est retrouvée morte par des ouvriers sur un terrain appartenant au futur boss de Bristol. Celui-ci engage Chapman qui remonte la vie de la jeune nana en utilisant les initiales de ses 3 prétendants. Ce petit parcours chaucerien dans l’Angleterre de l’époque, pittoresque et plutôt efficace, plaira à ceux qui ont aimé Le Nom de la Rose, moins aux autres. L’auteur mélange des histoires de village, de classes sociales dans une bonne petite tambouille historique.

La 1ère phrase : « Le quatrième jour, les ouvriers découvrirent le corps. » Sobre, précis et qui point trop n’en fait.

 

Le polar Franc-Maçon

La Croix des Assassins de Eric Giacometti et de Jacques Ravenne (Pocket)

Apparemment, tout va pour le mieux pour les duettistes de la franc-maçonnerie française. Les deux (un journaliste et un grand maître, hé ouais) ont lancé leur saga en 2005 et inventé pour l’occasion leur enquêteur Antoine Marcas, un franc-maçon épris de vérité et de justice. Dans ce volume 4 (si j’ai bien suivi), Marcas est confronté à Kadosh Kaos, une loge de gros bonnets défoncés du capitalisme qui sont prêts aux pires atrocités pour conquérir le pouvoir et déterrer des secrets de folie. L’histoire totalement invraisemblable nous amène chez les templiers t mélange ésotérisme, rites secrets et massacres sacrificiels : la franc maçonnerie comme dans le Nouvel Observateur, quoi. On marche assez vite dans ce roman qui se pose en produit fusion des premiers Grangé (le duo garde un pas dans la réalité) et d’un Dan Brown (les conneries conspirationnistes). Pas indispensable mais pas honteux non plus.

La 1ère phrase : « Saint Jean D’acre. 18 mai 1291. Un bruit de métal résonna brusquement sous la voûte de la grand-salle. » Typiquement, le genre de première phrase qu’on n’aimerait pas écrire.

 

Le polar nordique

Si le Cœur bat encore d’Aino Trosell (Pocket)

On a déjà beaucoup dit sur le polar scandinave. Ce qui fait la force de ce roman (écrit de manière très passe-partout), c’est son ancrage dans la réalité sociale de la Suède. L’héroïne Siv Dhalin est une girl next door pour qui la vie tourne mal. Aide-soignante, trompée par son mari, elle part dans la maison de sa vieille tante clamsée peu avant pour prendre du recul. Et tombe évidemment à clochemerle dans un environnement fascinant et un brin oppressant. L’intrigue, franchement bien foutue, tourne autour des activités d’une mystérieuse tannerie, d’un couple de journalistes et d’un politicien du coin. Le suspense est présent et c’est instructif. On se croirait chez Thilliez pour les descriptions de l’environnement et on aime ça.

La 1ère phrase : « Le moment venu, ce fut vite fait. » Que dire de plus ?

 

Le polar à la russe

Pélagie et le Coq Rouge de Boris Akounine (10/18)

Ce qui fait le charme d’Akounine, c’est la façon dont il croque les personnages. Cette fois-ci, Pélagie fait un démarrage façon Orient Express (un crime dans le train qui la ramène chez elle) et s’enquille une enquête mystérieuse dans la Russie millénaire. Le personnage clé ici est un prophète bizarre façon Raspoutine qui prêche des trucs étranges et engendre autour de lui répulsion ou adoration. Il y a toujours une légèreté fin-de-siècle et une vraie élégance dans les créations d’Akounine, un style à l’ancienne (façon Mystères de Paris) qui est très agréable à suivre, aérien et en même temps assez sophistiqué. L’âme russe fait merveille, entre culture et sauvagerie, modernité et plouc attitude. Ce volume conclut l’histoire de Pélagie (c’était une trilogie) et c’est bien dommage.

La 1ère phrase : « Souple et rond, Roule-Galette se laisse glisser jusqu’au bord de l’Esturgeon. » Typiquement, le genre de 1ère phrase qu’on aimerait écrire.

 

Le thriller à l’américaine

Les Rivages de la nuit de Michael Gruber (Pocket)

Gruber, c’est du lourd et de l’américain pur jus. Les Rivages de la nuit est un gros pavé taillé pour l’international : serial-killerie habitée en mode Satan vs Luigi, petite nana possédée, complot néocapitaliste et puis quoi d’autre, un inspecteur têtu et une psychologue qui profilerait ses Weetabix. Avec ses 631 pages le roman s’étire incroyablement en longueur comme si Gruber voulait absolument dérouler l’intégralité de son plan de travail devant nous. 1) les meurtres 2) les suspects 3) le sens 4) la vérité éclate. C’est travaillé à l’extrême, chiadé comme un Marc Lévy en couveuse mais c’est un peu statique, sans aspérités ni gros choc esthétique et lourdaud.

La 1ère phrase : « Le flic regardait en l’air juste à ce moment-là, sinon il aurait raté ça. » Cinématographique, efficace mais sans personnalité. Et si le flic regardait le doigt qui regarde la lune ?

 

Le thriller road-movie

Retrouve-moi de Carol O'Connell (Pocket)

Du très bon boulot, dans la lignée du Gruber mais en moins compliqué et beaucoup plus digeste. Kathy Mallory est une inspectrice plutôt débrouillarde qui se coltine ici des crimes en série perpétrés autour de la mythique Route 66. Le roman regorge de clichés américanisants mais fonctionne comme un bon film : les situations s’enchaînent à un bon rythme, on bouffe de l’invraisemblable sans broncher, des crimes, des seins à l’air, du bon sens et les personnages secondaires sont bien troussés. Quelques scènes un peu horribles, des révélations et des rebondissements : c’est le minimum syndical du polar US et O’Connell paie juste au dessus.

La 1ère phrase : « La femme retrouvée dans cet appartement de l’Upper West Side s’était, de toute évidence, suicidée. » Tout est dans le « de toute évidence ». C’est propre, net, sans coutures.

 

Le thriller choc

Shadow Man de Cody McFadyen (Pocket)

Shadow Man n’est pas le roman le plus subtil de la liste (une nana reprend du service après le meurtre de sa famille). Le style est incisif (pour une fois), McFadyen a une héroïne attachante (façon Sigourney Weaver dans CopyCat) et relie astucieusement son tueur monstrueux aux exploits de Jack L’Eventreur (là encore, un talon d’Achille personnel). Du coup, on court, on vole sur cette intrigue sans jamais lever le nez. En bonus, on a droit à des vraies scènes choc qui réveillent des souvenirs du Silence des Agneaux, qui donnent parfois l’impression d’avoir peur pour de vrai et d’être revenu aux sources du mythe : quand on ne savait pas encore que les serial killers existaient, quand Christophe Hondelatte ne faisait pas encore entrer l’Accusé.

La 1ère phrase : « Je fais toujours les 3 mêmes rêves : deux merveilleux et un autre plein de violence qui me laisse tremblante et accablée de solitude. » Il faut avouer que ça a de la gueule. Le reste est à l’avenant.

 

La franchouille attitude

Androzone de Jacky Pop (Pocket)

Un livre dans la lignée des Poulpes disparus (l’auteur y a participé) : inventivité lexicale, filiation San Antonio, sous-Céline option gouaille et réalisme social, tout en présentant des signes de modernité éclatante. Jacky Pop parle gros sous, politique, banlieue et cela se lit vite et bien. Il y a toujours un côté vieille France genre Manchette de téléfilm dans ce type de polar français, un côté vieillot qui surprend et fait que comme au cinéma, on trouve que le roman étranger est plus outillé pour nous faire marcher dans la combine. Ne pas se fier aux noms de l'auteur et du bouquin : Jacky Pop fait du polar old school et a ses références chez Lino Ventura plus que chez Bret Easton Ellis ou même Dantec.

La 1ère phrase : « Haine des dimanches banlieue, avec ses rues désertes flinguées au désespoir, sa solitude maquée au bitume égorgé vif. » Du style, du panache, c’est français, Môssieur.

 

Le polar d'aventures à l'ancienne

Le Mystérieux Docteur Fu Manchu de Sax Rohmer (Livre de poche)

On avait évidemment parlé de la ressortie du Dr Fu Manchu de Sax Rohmer en son temps. Ce chef d'oeuvre du polar à saga option Fantomas & consorts sort ce mois-ci en livre de poche et il est toujours aussi bon et machiavélique. Fu Manchu est un chien jaune, une abomination faite homme, mage, vampire. Ce n'est pas parce que le livre a été écrit en 1913 qu'il n'est pas moderne. Bien au contraire, tout (les films, la réalité économique, le racisme ordinaire) porte à croire que les asiatiques sont toujours aussi fourbes et cruels qu'à l'époque de Sax Rohmer et que nous, occidentaux sans vices ni pudeur, avons tout à craindre de leurs manigances. Nayland Smith, le limier à la recherche du bon Docteur, est incroyablement bon et suffisamment mauvais pour ne jamais mettre la main sur Fu Manchu qui part en ricanant de plaisir, se taper ses groupies zombies dans son bateau spécial. Aaah aaahhh.

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Benjamin Berton - 22 juillet 2009

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