Jude Law incarne Hamlet au Wyndhams Theatre de Londres. Voir le vénérable interprète d’Alfie, pour-de-vrai, sur scène ? Au-delà de la satisfaction qu’elle apporte à chaque midinette qui sommeille en nous, l’expérience est un pur, beau, grand moment de théâtre. So Shakespeare

Quoi ? Il y a du théâtre en ce moment, quelque part dans le monde, ailleurs qu’à Avignon ? Eh oui ! De l’autre côté de la Manche, Jude Law endosse, depuis le 3 juin, et jusqu’au 22 août prochain, le costume d’Hamlet sur la scène du Wyndhams Theatre.

La pièce est sold out depuis le début, ou presque. Trente places sont mises à la vente, chaque jour, au guichet. Et nombreuses sont celles (et ceux ?) qui, faute d’avoir obtenu le précieux sésame, se massent derrière l’entrée des artistes, chaque soir, au baisser de rideau, dans l’espoir d’apercevoir l’acteur. Des hordes de fans qui dégainent, ici un appareil photo, là un portable ou un programme à dédicacer… On croirait presque un concert de big star du rock ou de la pop.

Ainsi donc, le voilà, le beau, blond, sémillant Jude Law dans le rôle des rôles. Le prince du Danemark – royaume finalement pas si pourri que ça…-, fou de douleur après le trépas de son père, et le remariage immédiat de sa mère avec son oncle. L’apparition du spectre, les mots susurrés à l’oreille d’Hamlet, la rage, la soif de vengeance, la folie douce : l’histoire est connue, tout est, comme toujours, une question de point de vue. Et d’interprétation.

Récemment (à Avignon puis à Sceaux), l’Allemand Thomas Ostermeier, considérant qu’Hamlet méritait «un bon coup de pied aux fesses », nous montrait le héros comme un bouffon ventripotent. Ici, l’image séculaire du beau gosse tourmenté, romantique, est respectée. Hamlet traîne son chagrin et sa fureur dans un habit noir. « O villain, villain, smiling damned villain !» Lève les yeux et les bras au ciel, se traîne sur le sol. On attend, comme toujours le « To be or not to be », parfois sacralisé, parfois expédié. Il le lâche, ici, dans la neige, de profil, plutôt que face public et main sur le cœur. Convaincant. L’amoureuse, Ophélie (touchante Gugu Mbatha-Raw) est noire. Tout est noir. Les costumes, le décor, fait de colossaux blocs de granit, la large porte de bois en fond de scène, l’atmosphère. Un halo blanc, parfois, dans la lumière (bel écrin signé Neil Austin), ou sur un tapis, quand les comédiens viennent jouer la pièce qui mettra le couple royal hors de lui.

Pas d’éléments de décor, deux chaises tout juste ici, un tapis, là. Plateau nu. Mise en scène ultra-classique signée Michaël Grandage, distribution inégale. Les nouveaux époux Gertrud/ Claudius plutôt atones, un Laerts transparent, un Polonius vraiment hilarant (Ron Cook), un Horatio puissant et viril (Matt Ryan) : Grandage met en avant la franche camaraderie et les scènes de duos Horatio/ Hamlet ou Horatio/ Barnardo/ Hamlet sont de haut vol. Quant à Jude Law, il s’impose magnifiquement. Diction parfaite – ce bel accent anglais-, présence évidente et démesurée, justesse absolue dans la sobriété. L’interprète d’Alfie et du Talentueux Monsieur Ripley affiche un charisme so shakespearien, qui ferait se damner le plus hostile des spectateurs, y compris ceux qui n’y entendent pas grand chose à la langue du grand Will.

« Jouer Hamlet m'a inspiré deux réflexions, commente le comédien : la première, c'est que l'on n'acquiert pas de sagesse sans passer par la souffrance ; la seconde, c'est que la vie est un voyage, et c'est le voyage qui compte, pas la destination. (...) Hamlet me fait penser à un de ces standards que tout le monde a chanté, Bob Dylan, Joni Mithell, Van Morrison, mais chacun d'eux lui apporte sa couleur ». La sienne est noire, mais lumineuse en diable.

Jusqu’au 22 août, Wyndhams theatre, Londres.

Nedjma Van Egmond



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