Il y avait foule dans la cour d’honneur du Palais de Papes pour assister à la première du spectacle marathon proposé par Wajdi Mouawad, l’artiste associé du 63ème festival d’Avignon. Emmitouflé dans les couvertures mises à disposition, chacun a pu se laisser gagner par l’univers magico-lyrique de Mouawad… De fait, la plus grande partie du public a fini par manifester, par des applaudissements nourris, son adhésion à la démarche qui, soyons francs, ne fait pas dans la dentelle.

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Entretien avec Wajdi Mouawad

Mi-effrayés, mi-excités par la perspective d’assister à un spectacle durant une nuit entière dans la cour d’honneur du Palais des Papes - on n’avait pas vu ça depuis Le Soulier de Satin de Vitez en 1987 ! – les spectateurs se sont calés sur les fauteuils (inconfortables, il faut le savoir) pour assister en réalité à trois pièces. Littoral, Incendie et Forêts qui forment avec Ciels, présenté dès le 18 juillet, un « Quator » baptisé Le Sang des promesses, donnant ainsi une unité rétrospective à des pièces composés depuis 1997 dans des lieux et des contextes différents.

Car Wajdi Mouawad, acteur, metteur en scène et auteur québécois, né au Liban, venu d’abord en France au début de la guerre civile, puis émigré outre-Atlantique en raison des politiques migratoires françaises, a toujours tenté de confronter des cultures, quitte à travailler à des mises en dialogues impossibles et à mettre en scène cette impossibilité. Son théâtre est transfrontalier, fait se télescoper les époques, se rencontrer les morts et les vivants, et mélange aussi les genres et les registres : farce, sitcom, et jeu de rôle côtoient les références à Sophocle et les chants traditionnels arabes. La neutralité de la narration y fait contraste avec l’accumulation d’événements qui dépassent de très loin la vraisemblabilité de n’importe quel mélo.

Œdipe, Ariane, Antigone et Thésée modernes
Derrière la scène dépouillée de la Cour d’Honneur, les hauts murs du Palais des Papes sont couvert à mi hauteur d’une sorte de rideau de lanières légères avec lequel le mistral jouera toute la nuit, donnant au spectacles un étrange musicalité. Les acteurs arrivent en file indienne, http://www.fluctuat.net/articles/ecrire/?exec=articles_edit&id_article=6868 Modifier : La trilogie Mouawad à Avignonvêtus de costumes passe-partout, comme autant d’anonymes dont l’histoire va nous être contée. Il s’appuient contre le fond tendu de plastique noir. Certains entrent en transe, d’autres miment la catalepsie. Lorsqu’ils se décollent du mur, y demeurent les traces blanches que leur corps y a laissées. Le spectacle peut commencer.

Dans Littoral, Wilfrid s’en va sur les traces de son père que sa famille maternelle rejette afin de trouver un coin de terre pour enterrer. Dans Incendie, deux jumeaux sont conduits, à la mort de leur mère, à remonter l’écheveau familial qui leur réserve bien des surprises. Dans Forêts, enfin, une jeune fille est atteinte d’une tumeur au cerveau, en réalité excroissance formée du fragment d’os du crâne d’une femme assassinée à Dachau. Dans tous les cas, la nouvelle génération est au Québec, mais leur parcours les conduit au Liban ou en Europe (Forêts), où demeure la clé de l’énigme de l’origine. Et, partant, celle de leurs maux. Contrairement aux apparences, rien de mélodramatique là-dedans, mais une tentative de réinstaurer des mythes calqués sur ceux des grecs. Façon de marquer l’entrée dans une nouvelle civilisation, construite sur les ruines encore fumantes de la nôtre et dont les Wilfrid, Mawal, Jeanne, Simon et Aimée, serait les Œdipe, Ariane, Antigone et Thésée de notre post-modernité.

Patchwork ingénu
Entreprise d’envergure s’il en est, critiquable à plusieurs titres. D’abord, la tranquille ingénuité avec laquelle Wajdi Mouawad nous présente des histoire de famille concentrant à elles seules tous les maux subis par l’humanité ces 30 dernières années, voire ce siècle, est désarmante, mais des esprits chagrins peuvent la trouver lassante et délaisser le mode de l’empathie pour celui du « jouons-à-imaginer-ce-qui-peut-encore-arriver-de-pire… » et bizarrement, c’est toujours Wajdi qui gagne. Alors d’accord, ce n’est pas par hasard ni dans un souci de surenchère dans l’horreur, mais parce que pour devenir une figure mythique en bonne et due forme, le personnage doit passer par tous les possibles inhérents à la condition humaine. Viol, parricide inceste : tout est bon pour faire concurrence aux illustres ancêtres (les Atrides).

Mais l’habileté dramaturgique de Mouawad est grande, sans doute, et il ose se confronter au désir d’histoires et d’Histoire, le goût de la mémoire, voire du ressassement de nombre de nos contemporains. En fait, l’entreprise elle-même de refonder une mythologie bute sur la forme : un patchwork au contenu souvent émouvant, parfois drôle, mais toujours ingénu. C’est pourquoi, épuisé par les onze heures qu’a durées le spectacle, voyant les spectateurs encore présents en grand nombre qui applaudissent à tout rompre, l’on s’interroge : sans nier le fait que ce genre répond manifestement à une attente de nos contemporains, est-il vraiment bien raisonnable, alors que notre littérature elle-même est entrée il y a quelque temps déjà dans une ère du soupçon, de vouloir fonder des mythes ?

Textes et mise en scène, Wajdi Mouawad
Avec Jean Alibert, Annick Bergeron, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Tewfik Jallab, Yannick Jaulin, Andrée Lachapelle ou Ginette Morin, Jocelyn Lagarrigue, Linda Laplante, Catherine Larochelle, Isabelle Leblanc, Patrick Le Mauff, Marie-France Marcotte, Bernard Meney, Mireille Naggar, Valeriy Pankov, Marie-Ève Perron, Lahcen Razzougui, Isabelle Roy, Emmanuel Schwartz, Guillaume Séverac-Schmitz, Richard Thériault.

Dates
Littoral, Incendie, Forêts jusqu’au 12 juillet dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Ciels du 18 au 29 juillet à Chateaublanc, parc des expositions.

Photos :
1. Forêt © Thibault Baron
2. Incendies © Yves Renaud
3. Littoral

Julie de Faramond



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