En création mondiale au Théâtre de la Ville, The Song de la chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker impose son formalisme dépourvu de toute tentative de séduction. Une œuvre radicale.

Dans un grand cube de scène nu aux cintres et coulisses apparents, un danseur marche, pivote, court comme pour mesurer l'espace. Au dessus de lui, une grande feuille argentée est suspendue, comme un vélum antique sensible à la brise du mouvement et tamisant la lumière crue des néons. D'autres le rejoignent, neuf hommes et une femme. Au son d'aucune musique, ils courent en grappes, tourbillonnent « comme une nuée d'oiseaux », et jouer à un jeu mystérieux sur un playground carré. La lumière s'atténue, vacille, clignote.

Désunir danse et musique

De l'esthétique caractéristique de la chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker, on reconnaît les vrilles hanchées, les chutes contrôlées, les replis et extensions, le rythme nerveux. Pourtant The Song, nouvel opus en création mondiale au Théâtre de la Ville, diffère par bien des aspects de ses œuvres précédentes. Première donnée majeure : ici point de musique, mais des sons produits par les danseurs eux-mêmes. Habituée à utiliser la musique comme support de l'énergie — comme ce fut le cas l'an passé avec Zeitung, en collaboration avec le pianiste Alain Franco, ou auparavant sur les musiques répétitives de Steve Reich —, l'artiste pose dans The Song la question passionnante du lien entre danse et musique, en éliminant celle-ci, à quelques exceptions significatives près.

Une bruiteuse (Céline Bernard) se confond avec les danseurs, dont elle dédouble les pas feutrés avec une chaussure à semelle sonore, ou suit les gestes glissants en faisant crisser un tissu : pas de parole — aucun son ne s'échappe de la bouche d'un homme qui hurle —, ni de musique, seulement la trace sonore du geste dans l'espace. C'est du geste que naît le son et non l'inverse. Et lorsque la musique paraît, ce sont par des chansons des Beatles, airs archi-connus dont le spectateur connaît par avance l'issue : While my guitar gently weeps chantée à gorge déployée, ou Helter Skelter balancée à plein volume, et dont l'énergie modifie notre perception des gestes.

Une œuvre ultraformaliste

Autre élément notable de cette œuvre ultraformaliste : la chorégraphe a éliminé tout pathos. Avec The Song, Anne Teresa De Keersmaeker concentre son attention sur les fondamentaux du spectacle — espace, temps, corps. Courant autour du plateau, les danseurs éprouvent l'espace, s'agrègent et se désagrègent comme des particules élémentaires. La longueur du spectacle (deux heures), avec ses transitions lentes et la répétition de certaines séquences, permet quant à elle de mesurer un temps étiré — épuisant la patience de nombreux spectateurs. Se réfléchissant dans le vélum translucide, la lumière, élément fondamental dans l'œuvre de l'artiste Anne Veronica Janssens, co-scénographe du spectacle, modifie la perception de l'espace, pour mimer un coucher de soleil d'un lyrisme flamboyant ou imposer sa radicalité en un rai vertical final.

Spectacle ascétique, intransigeant et niant toute tentative de séduction, The Song marque une nouvelle orientation dans le travail d'Anne Teresa De Keersmaeker, qui ose ne pas se répéter — provoquant lors de la première la déconvenue d'une partie du public parisien, généralement tout acquis à ses œuvres, et qui signifia sa désapprobation en quittant la salle avec peu de discrétion. L'artiste, venue saluer, n'a pas cillé.

The Song, chorégraphie d'Anne Teresa De Keersmaeker, scénographie d'Anne Veronica Janssens et Michel François, par la compagnie Rosas, au Théâtre de la Ville, Paris, jusqu'au 3 juillet 2009. Puis en tournée (dates ici)

Par ailleurs, la chorégraphe danse elle-même avec Vincent Dunoyer, ancien membre de la compagnie Rosas, une reprise de sa pièce Sister (2007) sur la scène du Théâtre de la Ville (Abbesses), du 30 juin au 3 juillet.

Magali Lesauvage



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