Pourquoi une exposition sur le baroque ici, à Londres, ville peu marquée par cet art exubérant, et pourquoi maintenant, à une époque de grise mine ? Pour répondre, peut-être, à la peur du vide, élément essentiel de l'esthétique baroque. Peut-être, aussi, parce que plusieurs de ses problématiques trouvent un écho dans l'art actuel.

Premier enseignement de cette exposition somptueuse du Victoria and Albert Museum de Londres, le baroque est le premier style global de l'histoire de l'art, la première manifestation de la « mondialisation » telle qu'on la connaît aujourd'hui dans nombre de domaines de création. Si l'art grec a étendu son influence dans l'Antiquité de l'Afrique du Nord aux rives de l'Indus, et si le gothique international, au Moyen Age, se manifesta de Lisbonne à Anvers, le baroque, à partir du XVIIe siècle, a connu une formidable expansion, en particulier grâce au colonialisme et à l'évangélisation, qui vinrent au passage ruiner les cultures autochtones. Un paravent, exécuté au début du XVIIIe siècle par des Chinois pour la chambre du conseil néerlandaise de Jakarta, est emblématique de la globalisation du goût, tandis que les multiples vases en ivoire ou ébène montrent le renouvellement des matériaux qui l'accompagna.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la peinture — assez rare dans l'exposition —, n'est plus le médium privilégié, elle tend à se fondre dans l'œuvre d'art totale, concept wagnérien donc anachronique, mais qui sied parfaitement au baroque. Art prosélyte, le baroque est emblématisé dans des méta-œuvres pharaonesques, évoquées par métonymie dans l'expo par les innombrables églises qui hérissèrent le globe à partir de la Contre-Réforme, et qui réunirent tous les arts (musique et spectacle vivant inclus les jours de grande messe). Une place de choix est réservée à Versailles, bien sûr, chef-d'œuvre de grandiloquence à la française, où le baroque s'exprime plus comme exacerbation du classicisme que comme folie décorative.

Résonances du baroque

Versailles, où l'artiste contemporain Jeff Koons prit le risque d'exposer l'année dernière ses œuvres kitsch, qui par bien des aspects résonnent avec l'art baroque — illusionnisme, art pour l'élite, jeu sur les matériaux, gigantisme... — mais qui firent assez pâle figure dans le palais de Louis XIV.

Nombreux sont les points communs entre l'art baroque et certaines tendances de l'art actuel, qui après les rigueurs du conceptualisme, est revenu depuis deux décennies à un rapport plus visuel et physique à l'œuvre. Le baroque transgresse les frontières intellectuelles et géographiques, comme le fait l'art de notre époque. Art de persuasion né de la Contre-Réforme, destiné à impressionner le spectateur et à délivrer avec force un message précis, le baroque fait directement appel aux sens et aux émotions pour atteindre l'intellect : ce sont les mêmes processus qu'emploient Pierre et Gilles, ou Gilbert & George avec leurs retables sécularisés. Explorant de nouveaux matériaux (on pense par exemple aux céramiques « grotesques » du Belge Johan Creten ), il exploite la sensualité de la matière et la recherche illusionniste, éléments centraux de l'œuvre d'un artiste tel Anish Kapoor. Style « tapissant », le baroque est partout : aujourd'hui, Wim Delvoye utilise avec ironie le plaquage systématique d'un style totalement étranger à la fonction de l'objet dans sa Bétonneuse en bois à motifs d'entrelacs. Art destiné aux foules, le baroque est toujours lié à un marchand ou à un commanditaire, il ne produit pas d'œuvres « gratuites » et fait se déplacer les amateurs qui viennent chercher l'artiste d'exception qui répond à leur goût (Le Bernin à Paris, Tiepolo à Würzburg, Van Dyck à Londres...). Le baroque, plus qu'un style, ressurgit aujourd'hui sous des formes nouvelles, au-delà de la forme, comme art de la matière et de l'emphase.

Baroque 1620-1800: Style In The Age of Magnificence, au Victoria & Albert Museum, Londres, jusqu'au 19 juillet 2009.
Infos pratiques : Eurostar et BMS Voyages proposent des forfaits permettant de se rendre à Londres pour l'expo à petit prix.

Illustrations :
1. Figure de procession, Andres Solanes, 1630, Valladolid, Museo nacional Colegio de San Gregorio (détail)
2. Perle baroque en forme de chameau (Allemagne, avant 1706, Dresde, Staatliche Kunstsammlungen)
3. Retable de la Vierge aux Douleurs (détail), vers 1690, Mexique © Fundacion Televisa, Mexico
4. Hanging Heart (Red/Gold), 1994-2006 © Jeff Koons

Magali Lesauvage



Sur Flu :
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Sur le web :
- plus d'infos sur l'expo Baroque



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