Lors de la première édition d’Estuaire, en 2007, on avait apprécié l’inventivité avec laquelle ses organisateurs avait valorisé le territoire, courant de Nantes à Saint-Nazaire. Une croisière, en particulier, permettait de découvrir le patrimoine de la région tout en contemplant les œuvres commandées par la manifestation et installées sur les berges. Cette deuxième édition d’Estuaire va plus loin et prouve que la création artistique peut structurer une région et révéler ses potentiels.

Nantes, ses biscuits, son Lieu Unique et surtout, pour beaucoup, Royal de Luxe. Même si certains ignorent le nom de la compagnie, tous ont aperçu, un jour ou l’autre, l’image du géant que la troupe a créé, il y a seize ans déjà. Parce que Royal de Luxe est établi à Nantes et parce qu’Estuaire se veut une manifestation populaire, c’est au Géant qu’est revenu l’honneur d’ouvrir la deuxième édition, qui a coproduit ce nouveau spectacle. Pour l’heure, transformé en scaphandrier, ce Gulliver des temps modernes est, dit-on, allé puiser au fonds du Titanic une malle poste dont le contenu sera largement bombardé sur la foule. Au détour des rues, ce géant débonnaire croisera sa fille, espiègle et joueuse, avant de s’embarquer pour Saint-Nazaire, puis de repartir en mer. Jean Blaise, concepteur et responsable d’Estuaire, ne s’y est pas trompé : il y a quelque chose de ludique et d’à la fois terriblement précis dans cette proposition, comme dans celle des plasticiens invités pour cette deuxième édition. En cela, Royal de Luxe mérite tout à fait sa place aux côtés des grands noms internationaux rassemblés pour l’occasion.

L’art révélateur

Jean Blaise avait d’abord révélé la ville de Nantes à ses habitants, lors des Allumées, qui connut sept éditions et consistait à faire découvrir des angles et des endroits méconnus de la cité, en y présentant des propositions artistiques. Cette fois, c’est le territoire, de Nantes à Saint Nazaire, qu’Estuaire s’ingénie à faire voir et vivre différemment. Car par le regard et l’action des artistes sur le paysage, c’est l’ensemble tout entier (ses lignes de force, son atmosphère paisible, jusqu’à ce que le vent et la houle s’en mêlent) que le promeneur spectateur est amené à redécouvrir. Impossible, après avoir accroché son regard au geyser de Jeppe Hein (Did I miss something ?) ou au « serpent rouge » de Jimmie Durham, de rater le jeu des verticales (clocher, cheminées industrielles, poteaux) qui rompent l’harmonie de la Loire. Du coup, chaque usine, chaque village et jusqu’à la flore bordant l’estuaire deviennent objets d’attention et de considération esthétique.

Logiques de l’espace public

La France a développé, ces quarante dernières années, la notion d’arts (ou plutôt de théâtre) de rue. Royal de Luxe en est l’un des exemples les plus aboutis. Pendant ce temps, les plasticiens menaient leur barque et ne se privaient pas de travailler en plein air ou dans des espaces non conventionnels. Estuaire 2009 va plus loin. Non contents de réunir ces deux savoir-faire, les organisateurs questionnent ces notions et s’entourent de créateurs d’origines diverses pour y répondre. Le CARNET, « rassemblement de micro-architectures et habitats légers » fait ainsi appel à des architectes et à des designers d’abris (pour les pays en guerre – Cal Earth - jusqu’aux mal logés – Winfried Baumann) ou de fictions (arche de Noé pour deux – Damien Chivialle -, sphère – Antonin Sorel - ou figue – Dré Wapenaar - dans les arbres).

Un peu plus loin, « L’Observatoire » créé en 2007 par Tadashi Kawamata a étendu son plancher d’accès jusqu’au village de Lavau, marquant physiquement le lien entre les habitants (800) et le fleuve. A Paimboeuf, le «Jardin étoilé » de Kinya Maruyama s’est, lui aussi, développé depuis 2007, avec la collaboration des riverains associés à sa réalisation et à sa maintenance. Ces œuvres, créées lors de la première édition d’Estuaire, marquent le territoire de façon pérenne et contribuent à en modifier la perception.

Le règne animal

A Nantes et à Saint Nazaire, aux points de départ et d’arrivée du parcours, plusieurs artistes choisis présentent des œuvres liées à un animal ; se sont-ils donné le mot ? Fourmis transportant des confettis de carnaval (Rivane Neuen-Schwander et Cao Guimaraes), poissons voyageurs de grande ligne (Paola Pivi), oiseaux compositeurs malgré eux (« From here to ear » de Céleste Boursier-Mougenot), baleines hallucinées dont les cris remplissent la Chapelle de l’Oratoire (« Ad infinitum » de Tania Mouraud), loups dans les douves du château des Ducs de Bretagne (« La Meute » de Stéphane Thibet) : un vrai bestiaire contemporain.

On en retrouve certains aspects dans la très belle exposition présentée par le FRAC Pays de la Loire, dans le Hangar à bananes. « Le sang d’un poète », titre d’un film de Jean Cocteau, a véritablement inspiré Adam Budak, le commissaire, et Laurence Gateau, la directrice du FRAC, qui ont rassemblé là une trentaine d’artistes. Passé la voix lancinante et le rideau mutlicolore, le visiteur plonge littéralement dans un univers surréaliste à souhait, parsemé de céramiques, de vidéos, de photos, d’installations plus énigmatiques ou fascinantes les unes que les autres. La vraie réussite de cet accrochage tient dans le dialogue entre les œuvres qui, nombreuses mais loin de s’étouffer, se répondent et mènent, par l’un ou l’autre signe, à la suivante. On jurerait, à voir la tenue de cette exposition, que Cocteau a véritablement inspiré les artistes, tant l’on retrouve l’atmosphère si particulière du film et de l’univers du poète. Plus que les œuvres en particulier (impossible de les détailler ici), c’est le cheminement qui fascine et plonge le spectateur dans un questionnement permanent sur les apparences.

Estuaire 2009 est décidément un très bon cru. Il se termine le 16 août et mérite qu’on y consacre un bon week-end. Certaines œuvres, pérennes, se visitent toute l’année, mais il serait dommage de se priver du parcours, conçu comme une vaste proposition à l’échelle d’un territoire et qui, à ce titre, mérite un vrai grand coup de chapeau.

Estuaire 2009. Renseignements et réservtations : 02 40 75 75 07 Jusqu’au 16 août 2009

Illustrations :
1. Visuel officiel de l'événement © Stéphane Thidet sur une photo de Franck Gérard
2. Jeppe Hein, Did I miss something ?, Couëron, création pérenne Estuaire 2007 © Stéphane Bellanger
3. Stéphane Thidet, La meute, Château des ducs de Bretagne © Stéphane Thidet
4. Kinya Maruyama, Le jardin étoilé, création pérenne Estuaire 2007 - évolutive 2009-2011 © Vincent Jacques

Floriane Gaber



Sur Flu :
- L'actu des arts de la rue sur le blog scène

Sur le web :
- le site d'Estuaire 2009



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