Une pochade à la Comédie-Française ? En portant la célèbre pièce d'Alfred Jarry sur "la première scène française", Jean-Pierre Vincent espérait sans doute déranger le public : mais loin de là, les spectateurs rient à gorge déployée des énormités (dans tous les sens du terme) du Père Ubu. Pari manqué ? Sans aucun doute, le pétard concocté il y a un siècle par l’inclassable anarchisant se mouille lorsque l’on essaie d’y décrypter un sens caché.


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À tout prendre, Ubu Roi a les avantages et les inconvénients de la parodie.
Comment cet imbécile de Père Ubu prend-il le pouvoir ? – imbécile aux dires de sa femme, l’ambitieuse Mère Ubu, interprétée, de manière croquignolesque par Anne Kessler. Cela vous est raconté dans les deux premiers actes qui suivent grosso merdro la trame du Macbeth de Shakespeare : on assassine le roi de Pologne pour prendre sa place. Mais ensuite ? Ensuite, le nœud tragique se mord la cornegidouille. Ubu est allé au bout de ses ambitions (s’accaparer le plus de finances possibles en passant à la trappe tous ceux qui en possédaient) et le retournement se prépare : le fils du roi, allié au Czar, s’apprête à reconquérir la Pologne. Or la pièce n’est ni une tragédie guerrière, ni un drame politique, mais une pochade dont les derniers actes sont, il faut bien le dire, parsemés de tunnels : le comique de répétition a du bon, mais à la longue, il lasse.

Or, Anne Kessler et Serge Bagdassarian mis à part, le rôle du Père Ubu conduit tout naturellement ce dernier à la truculence et à l’énormité ; les acteurs, conduits par Jean-Pierre Vincent, ne savent pas quoi faire de ce personnage aussi creux (et pour cause : la pièce était écrite à l’origine pour des marionnettes, des silhouettes en deux dimensions). C’est donc à épaissir leur rôle qu’ils s’emploient, tout en se heurtant à un manque structurel à la pièce : de psychologie, ils n’ont point. La mise en scène tente ainsi de gommer le fond du propos, qui est l’arbitraire absolu qui conduit l’intrigue.

Ainsi, le fil de la pièce est périodiquement interrompu par un personnage évoquant Jarry avec son fameux vélo, disant divers extraits des Gestes et opinions du Docteur Faustroll, qui apparaît alors comme un appareil explicatif de la pièce. Exemple, l’image récurrente d’une tête de cheval ponctue le spectacle, rappelant que Jarry donne à cette vision le pouvoir de pousser Faustroll à la violence. Avec un peu de fumée, donnant un côté cauchemardesque à la chose, cette tête d’équidé devient le symbole des pulsions destructives qui motivent l’action de son protagoniste.

De même, la totale absurdité du « projet » politique du Père Ubu (si on peut parler ici de projet) rappelle de loin en loin quelques épisodes historiques : le costume des salopins, sbires d’Ubu, ultra-violents, autant que décérébrés, évoque nos miliciens et autres armées parallèles de sympathique mémoire, employées par les dictatures du siècle dernier.
Tout se passe comme si Jean-Pierre Vincent et son dramaturge Bernard Chartreux voulaient à tout prix justifier l’investissement mis dans la production de ce spectacle, en chargeant de sens une pièce qui fonctionne justement parce qu’elle ne veut pas en avoir.

Ubu roi, d’Alfred Jarry, mise en scène de Jean-Pierre Vincent à la Comédie française. Avec Anne Kessler, Serge Bagdassarian, Gilles David, Christian Gonon.
En alternance, jusqu’au 21 juillet.

Photos © Brigitte Enguérand

Julie de Faramond



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