"La notion de Parlement godillot est derrière nous", déclarait Jean-François Copé en avril dernier suite au rejet d'Hadopi à l'Assemblée Nationale. Une affirmation démentie par le site députésgodillots.info, qui épingle les élus qui baillent aux corneilles pendant les débats et votent à l'unisson de leur groupe. Fluctuat a interviewé un des fondateurs de cette initiative citoyenne qui réveille la démocratie.
Lancé le 17 avril, le site députésgodillots.info, lancé par Teymour et Roux, deux internautes citoyens férus de débat démocratique, n’aura pas tardé à causer des remous à l’Assemblée Nationale. Les députés épinglés n’apprécient pas de voir leur absence de travail ainsi scrutée et mise en avant sur la toile.
Notamment l’élue socialiste Sylvia Pinel, prise en flagrant délit, qui a mis en demeure les administrateurs de retirer les informations la concernant sur la base de chefs d’accusation douteux (injure publique, diffamation, violation du droit à l'image et du respect de la vie privée).
Une manœuvre maladroite qui a assuré un beau coup de pub à ce site salutaire dont l’objectif est de mettre les parlementaires face à leurs responsabilités d’élus du peuple.
Teymour, qu’est-ce qui a motivé exactement la création de députés godillots, qui est intervenue entre les deux examens du projet de loi "Création et Internet" ?
Après le vote du 9 avril qui a rejeté le texte, on a assisté à une campagne de Jean-François Copé qui, pour vendre son livre, a annoncé que le parlement godillot, les députés godillots étaient derrière nous. On n’a pas compris. Parce qu’il y avait des députés qui participaient activement au débat, mais aussi des députés du groupe de M. Copé qui lisaient en séance ou jouaient à des jeux vidéos comme Freecell et n’écoutaient absolument pas les débats. Quand on voit ça alors que l’article 5, qui va permettre un filtrage de l’internet encore plus important qu’en Chine, est examiné, ça remue. Jean Dionis du Séjour, qui est très calme normalement, implorait la Ministre (Christine Albanel) de prendre en compte son amendement et limiter le filtrage sur internet. Pendant ce temps, une majorité de députés présents n’écoutaient pas. C’était très choquant. Cette différence entre le propos de M. Copé et la réalité a agit comme un électrochoc. J’ai envoyé un mail à Roux et je lui ai dit : "faisons un site pour dénoncer les députés qui ont une attitude anormale dans l’hémicycle".
Est-ce que vous avez l’impression de vous substituer au travail des journalistes ?
Je pense que c’est un travail complémentaire. Certains journalistes parlent bien de ce qu’il se passe à l’Assemblée, on a vu grâce à internet que certains médias pouvaient se spécialiser sur le traitement d’un texte en particulier. Et quand on est un journaliste politique généraliste, on ne peut pas passer toutes ces nuits à l’Assemblée. Les débats commencent à 9h30 et, pour Hadopi, finissaient vers 2h30, ce n’est pas possible pour un salarié de le faire. Peu d’organe de presse peuvent le faire, à part l’AFP. Le citoyen élit un représentant au Parlement et c’est un peu son devoir de s’intéresser à ce que fait son député, directement comme nous on l’a fait où indirectement en se renseignant dans la presse, sur des sites comme le notre ou le site de l’Assemblée.
Comment ont démarré les pressions pour vous empêcher d’exercer votre travail d’observation ?
Au départ, nous étions sous les députés de la majorité, et les lobbyistes au dessus des députés d’opposition. Même si Les lobbyistes n’aiment pas trop avoir des citoyens à côté d’eux. Le lendemain, on nous a changés de tribune, au dessus de l’opposition. Ils pensaient sans doute que ça allait nous empêcher de travailler et de voir ce qu’il y avait sur leur écran. Ce qui était vrai. Mais par contre, on arrivait mieux à les reconnaitre que de dos, surtout avec un outil comme le trombinoscope (catalogue où figurent les photos des 577 députés). Ils ont vu que ça ne marchait pas, donc ils ont essayé de nous faire interdire le trombinoscope. Martine Billard a eu vent de ça et a effectué un rappel au règlement. Le jour suivant on a pu récupérer le trombinoscope. On a continué à publier chaque jour un nouveau député. Le 10 mai, on a publié des informations sur le travail parlementaire de Sylvia Pinel. Une partisane de Mme Pinel est venue la défendre dans les commentaires de sa page. Le débat s’est établi, et on était très content que quelqu’un vienne défendre Mme Pinel puisque notre objectif est que les citoyens s’intéressent au travail parlementaire.
Les choses sont allées un peu plus loin, puisque vous vous dites aujourd’hui victimes de menaces judiciaires de la part de Sylvia Pinel…
Le vendredi suivant, on a reçu un email contenant un PDF où elle nous accuse de quatre chefs d’inculpation : injure publique, diffamation, droit à l’image et vie privé. On a été un peu surpris et on a dû s’intéresser au droit civil pour voir ce qu’on encourrait vraiment. Le total des chefs d’accusation peut entrainer une peine maximale de plus de 100 000 euros d’amendes. Des juristes nous ont confirmé que c’était de l’intimidation. Elle a préféré la quantité des chefs d’accusation à leur qualité, c’est typiquement de l’intimidation.
D’après vous, certains de ses chefs d’accusation sont-ils recevables ?
Il va falloir qu’on m’explique en quoi un argument comme la vie privée est valable pour un élu de la république qui siège dans l’hémicycle, dont la fonction est de représenter la nation. Je ne vois pas où est sa privée dans ce contexte, si tant est qu’on divulgue sa vie privée. On informe juste des agissements de Melle Pinel qui, ajouté à son faible travail parlementaire, en tout cas à Paris, sont très surprenants. En notre présence, elle n’est jamais intervenue dans l’hémicycle. Nos conseilleurs juridiques nous disent que ça ne tient pas la route. On reste décidés à effectuer notre travail et on estime que c’est une attitude inadmissible.
Le site parlorama, qui s’intéresse aux députés européens, a lui aussi connu des pressions similaires. Les députés n’aiment pas qu’on fouine dans leurs affaires ?
Je ne serais pas aussi généraliste, on a pour l’instant qu’une quarantaine de députés, pas les 577. Mais certains députés ont oublié la charge de leur fonction, et ont sans doute l’impression qu’ils sont tout puissants. Ils ont du pouvoir, mais il leur est délégué par les citoyens. Et c’est important qu’ils respectent ceux qui les ont élus. Surtout que les députés sont des élus de la nation, pas locaux. N’importe quel citoyen a le droit de se pencher, voire le devoir de se pencher sur le travail de son député.
Il y a quand même une part de subjectivité dans votre travail d’observation. Vous n’avez pas peur de vous tromper en épinglant publiquement des députés alors qu’il est humain de ne pas être intéressé ou compétent sur tous les sujets débattus à l’Assemblée ?
Je suis tout à fait d’accord. Mais il faudrait que Sylvia Pinel nous explique ce qu’elle faisait ce jour-là dans l’hémicycle. Elle n’est pas intervenue du tout de la soirée alors qu’elle y est restée de longues heures. Elle semblait oublier de voter, à un moment elle a raté clairement le moment du vote. C’est de l’impression, évidemment, mais quand quelqu’un sursaute au moment du vote et lâche son téléphone brusquement en voyant qu’elle a raté le vote, c’est surprenant. Ces informations ne sont de toute façon qu’une part de notre travail, puisqu’on publie également son bilan à l’Assemblée Nationale. Elle n’est jamais intervenue à la Commission des Lois, alors que c’est la commission la plus prestigieuse de l’Assemblée Nationale. Elle n’est intervenue que dans deux textes de lois. Ce qui est peu comparé à un député anti-godillot comme M. Warsmann, par ailleurs très favorable à la loi Hadopi, qui a un bilan parlementaire très impressionnant. Dans sa lettre, elle n’attaque aucun des faits rapportés.
Depuis le rejet initial d’Hadopi, Jean-François Copé veut lutter contre l’absentéisme à l’Assemblée. Or, si l’on vous suit, il vaut mieux mesurer la qualité que la quantité du temps de présence des députés.
Absolument. Il n’y a pas d’intérêt à avoir un débat contre l’absentéisme. Les gens qui viennent pour la première fois à l’Assemblée ont tendance à s’étonner du peu de monde présent. Mais après avoir assisté à des débats argumentaires, on note surtout qu’il y a énormément de députés qui sont en séance sans prêter attention au débat, qui votent sans connaître le fond des amendements. Mme Hostalier, qui est venue dialoguer avec nous sur le site, a avouée elle-même qu’elle ne s’intéressait pas à Hadopi et votait comme son amie la Ministre. Elle a reconnue non seulement qu’elle triait ses photos de vacances, mais qu’en plus c’était une godillote.
Un conseil aux citoyens qui voudraient eux aussi goûter au débat démocratique ?
Nous, on invite les gens à en parler autour d’eux, sur internet et dans la vraie vie, à venir à l’Assemblée pour assister physiquement au débat, même s’ils sont de passage à Paris. On est juste un déclencheur, c’est pour ça qu’on se présente sous notre identité internet, pas notre vrai nom. Le but du jeu n’est pas de communiquer sur nos personnalités, mais que chaque citoyen s’intéresse comme il le peut au débat politique. Plutôt que de regarder une émission politique, on peut aller à la séance de 21h30 et regarder ce qu’il se passe réellement à l’Assemblée.
Sur le forum :
Faut-il traquer les députés godillots ?
Sur le net :
le site députégodillots.info